Jours de sourds

Jours de sourds

La journée mondiale des sourds a lieu cette fin septembre, suivant celle dédiée aux langues des signes. Objectif de ces événements : sensibiliser sur la surdité et développer l’accessibilité et les échanges avec les entendants.

Selon la Fédération mondiale des sourds, il existe environ 72 millions de personnes sourdes dans le monde et 80 % d’entre elles vivent dans des pays en développement. Elles utilisent collectivement plus de 300 langues des signes différentes. Il s’agit de langues naturelles à part entière, structurellement distinctes des langues parlées. Une langue des signes internationale (LSI) – considérée comme un pidgin de langue des signes – est également utilisée lors de réunions entre groupes de différents pays ou de manière plus informelle lors de voyages.
La Convention relative aux droits des personnes handicapées reconnaît l’égalité entre les langues des signes et les langues parlées et engage les États parties à en faciliter le recours et l’apprentissage. Dans l’objectif de promouvoir l’identité linguistique de la communauté sourde et de sensibiliser l’opinion publique à l’importance des langues des signes pour la pleine réalisation de ses droits fondamentaux, l’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé le 23 septembre Journée internationale des langues des signes. Dans sa résolution 72/161, elle met l’accent sur la nécessité de préserver les langues des signes en tant qu’éléments essentiels de la diversité linguistique et culturelle à l’échelle mondiale et de favoriser l’accès aux services et à une éducation de qualité dans ces langues. Elle insiste notamment sur le principe de « Rien de ce qui nous concerne ne peut se faire sans nous », faisant référence à l’implication des communautés de personnes sourdes dans les activités qui les concernent.
Le thème général de la journée internationale des langues des signes 2019 est « Les droits de la langue des signes pour tous ! » De plus, cette journée a lieu durant la Semaine internationale des sourds et s’est déclinée chaque jour en un sous-thème : « Les droits de la langue des signes pour tous » le 23 septembre, « Les droits de la langue des signes pour tous les enfants » le 24 septembre, « Les droits de la langue des signes pour les aînés sourds » le 25 septembre. Ils seront suivis ce jeudi 26 septembre avec « Les droits de la langue des signes pour les personnes sourdes-aveugles et pour les personnes sourdes et handicapées », le vendredi 27 septembre avec « Les droits de la langue des signes pour les femmes sourdes », le samedi 28 septembre avec « Les droits de la langue des signes pour les LGBTIQA+ sourds » et le dimanche 29 septembre avec « Les droits de la langue des signes pour les réfugiés sourds ».

Histoire silencieuse
Le dernier samedi du mois de septembre – le 28 cette année –, la journée mondiale des sourds permet aux personnes sourdes de se rencontrer, aux associations de montrer leur travail et au grand public de mieux saisir ce monde. À l’occasion de ce rendez-vous, l’exposition « L’Histoire silencieuse des sourds » (http://www. paris-pantheon.fr/Actualites/L-histoire-silencieuse-des-Sourds) au Panthéon, ouverte en juin dernier et courant jusqu’au 6 octobre prochain donne un aperçu détaillé de ce monde du silence… pas si silencieux.
Organisée par le Centre des monuments nationaux, en partenariat avec l’association des Amis de l’abbé de l’Épée, l’Institut national de jeunes sourds de Paris (INJS) et IVT — International Visual Theatre, cette exposition propose une introduction à l’histoire des Sourds et de la langue des signes avec ses périodes d’avancée pour l’accès à l’instruction et ses périodes de régression des droits de la personne sourde. Une programmation culturelle accompagne l’exposition.
« L’Histoire silencieuse des Sourds » est construite de façon chronologique, avec plusieurs thématiques : éducation, art, vie sociale, vie associative, et personnalités, autour d’un fil conducteur : la langue des signes. Elle propose un ensemble de documents historiques, ainsi que des portraits d’hommes et de femmes ayant apporté une contribution majeure à la reconnaissance de la personne sourde comme citoyenne : l’abbé de l’Épée qui œuvra pour l’accès à l’éducation pour toutes et tous, Madeleine Le Mansois qui saisit le Parlement de Paris pour se marier avec l’époux de son choix, Étienne de Fay, l’architecte et savant sourd, Ferdinand Berthier qui créa la première association sourde au monde à Paris, ou encore Emmanuelle Laborit, artiste récompensée par le Molière de la révélation théâtrale, militante et directrice d’IVT.
Ainsi, depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours en passant par la Renaissance, elle présente les différentes évolutions de la place de la personne sourde dans la société, les luttes engagées pour trouver cette place, ainsi que l’accueil que la société réserve aux Sourds et à la langue des signes au cours de l’Histoire. Le commissariat de cette exposition est assuré par Yann Cantin, spécialiste de l’histoire des Sourds et de l’histoire de la langue des signes en France, docteur en Histoire à l’EHESS, et maître de conférences à l’Université Paris 8 Vincennes–Saint-Denis.
La scénographie, réalisée par Alexis Patras se déploie sur le transept nord. Espace ouvert, elle invite les visiteurs à franchir le seuil de l’exposition depuis la croisée du transept. Un espace documentaire est mis à disposition du public pour consulter des ouvrages complémentaires. Une large programmation culturelle est proposée à l’occasion de cette exposition : visites commentées de l’exposition en langue des signes traduite à l’attention de tous les publics, tables rondes autour de l’histoire sourde, mais également des visites de l’INJS de Paris, appelé communément Institut Saint-Jacques, établissement public d’enseignement spécialisé qui garde en ses lieux de nombreuses traces témoignant de l’histoire de l’éducation des jeunes Sourds. Cette exposition est réalisée avec le soutien de la société de production Langue Turquoise, en lien avec la Fédération nationale des Sourds de France et le Congrès mondial des Sourds.
Pour accompagner la visite, les Éditions du patrimoine proposent un journal d’exposition : « L’Histoire silencieuse des Sourds »

À la découverte d’une « communauté » jusqu’en 1834
Le développement de la Langue des Signes française (LSF), qui n’est à cette époque que la Langue des Signes de Paris, suit de près le développement de la minorité sourde parisienne tout au long de la période moderne jusqu’au XVIIIe siècle. On retrouve sa trace dans la législation canonique du Pape Innocent III, qui admet la validité des signes dans le cadre d’un mariage dès 1170. Plus récemment dans l’histoire, la législation judiciaire exige que l’on adjoigne un traducteur ou une personne connaissant les gestes afin de pouvoir interroger un sourd.
L’éducation d’autres personnalités sourdes comme Étienne de Fay, Antoine de Lincel, Saboureux de Fontenay, ou encore, plus loin dans le passé Jeanne Stuart, nous font découvrir des parcours singuliers, étonnants, et qui brisent la croyance que « le sourd-muet, en ces temps obscurs, est interné dans des oubliettes », croyance héritée du XIXe siècle.
Ce qui fait évoluer la situation, c’est la rencontre entre un abbé parisien, et deux sœurs sourdes. L’arrivée de l’abbé de l’Épée, vers 1759, fait l’effet d’une bombe historique dans l’histoire de cette minorité de personnes sourdes. De la discrétion, elle est soudainement entrée dans la lumière. Contrairement aux autres volontaires ayant tenté de faire l’instruction des sourds, l’abbé de l’Épée se démarque par la force de ses réseaux de relations et son charisme. Par ailleurs, le fort intérêt de l’époque pour la question de l’éducation et de l’intelligence lui a été très favorable.
Ainsi, le facteur déterminant fut l’instruction gratuite des filles et garçons sourds indigents. Pour les personnes sourdes vivant le plus souvent de métiers peu ou mal rémunérés, l’instruction gratuite est un levier de promotion sociale important qui entraîne de profondes transformations au sein de la petite société sourde parisienne.

Vers la reconnaissance entre 1834 et 1880
Après les guerres napoléoniennes qui ont mis à l’arrêt le développement des écoles pour enfants sourds, la croissance des communautés locales connaît une nouvelle expansion. Les années 1830-1860 furent celles des premières fondations de sociétés sourdes, d’une presse sourde, et surtout d’un accroissement de la visibilité. La Société Centrale des Sourds-Muets, première association sourde au monde, est fondée à Paris en 1 836 par Ferdinand Berthier et ses camarades, afin d’apporter une visibilité officielle à leurs revendications.
Désormais, les sourds instruits, se désignant comme sourds-muets d’élite, luttent pour l’égalité des droits et des devoirs. Ils insistent tout particulièrement sur l’importance de l’instruction qui représente la clé de l’émancipation sociale du sourd-muet. Ainsi, la période de l’émergence est celle où le Sourd revendique désormais sa place dans le concert social, non plus comme un indigent, mais bel et bien comme un être humain à part entière.

La pensée oraliste
Au XVIe siècle, le moine espagnol Pedro Ponce de Léon se centre sur l’apprentissage, par les enfants sourds de l’aristocratie espagnole, d’une expression orale compréhensible. Sa méthode est reprise et modifiée par ses successeurs aux siècles suivants jusqu’à Jacob Rodrigues Pereire, au milieu du XVIIIe siècle. Elle connut une période de reconnaissance, avant de retomber dans un oubli relatif à l’arrivée de l’abbé de l’Épée en 1760. Un siècle plus tard, les hommes d’affaires Isaac et Émile Pereire, petits-enfants de l’éducateur oraliste Jacob Rodrigues Pereire, ancien rival de l’abbé de l’Épée, entendent réhabiliter la méthode orale et fondent le Comité Pereire.
Cette méthode orale pure consiste à éduquer les enfants sourds sur la base de la parole uniquement, sans supports visuels ou écrits durant les deux premières années de leur scolarité. Elle se fait au détriment d’une approche mixte privilégiant la diversité des tempéraments, des appétences et des intelligences. Elle privilégie une intégration fonctionnelle dans le monde des entendants, au détriment du développement des savoirs. Ainsi, dans la volonté d’une intégration radicale effaçant la spécificité sourde, le comité Pereire organise le troisième congrès international des Sourds du 6 au 9 septembre 1880 à Milan. Alors que seuls trois congressistes sourds sont dans la salle, les enseignants, les éducateurs et les directeurs présents décident de privilégier la méthode oraliste pour l’éducation de l’enfant sourd au détriment de la langue des signes. Il n’y a pas d’interdiction légale, mais le solide réseau d’influence des oralistes en France et en Europe contribue à priver rapidement les écoles « signantes » des moyens financiers nécessaires pour pérenniser leur action.
Cette décision a pour conséquence une régression dans l’instruction de plusieurs générations de Sourds.

Dans le déni de 1880 à 1970
La pensée oraliste connaît donc une victoire brutale avec le congrès de Milan de 1880, qui considère qu’il vaut mieux bannir la langue des signes de l’instruction de l’enfant sourd. Dans les années 1880 et 1890, la pensée oraliste impacte profondément les sociétés sourdes, en faisant disparaître le professorat sourd, et en transformant la vision de la surdité, désormais considérée comme un handicap auquel il faut imposer l’instruction orale. Ceci s’accompagne de la montée de l’eugénisme. Alexander Graham Bell, « l’inventeur » du téléphone, fait la promotion de l’interdiction du mariage sourd, craignant la naissance de la « race sourde ». Cette vision de la surdité comme un état dégradé entraîne un changement du regard sur la personne sourde et sur l’acceptation de la langue des signesHenri Gaillard écrit en août 1897 dans la Gazette des Sourds-Muets : « Nous voyons, avec angoisse, venir le jour où le niveau intellectuel des sourds-muets français aura baissé considérablement et ne nous permettra plus de tenir tête aux sourds-muets de la grande République américaine qui peuvent se vanter d’être les premiers du monde parce qu’ils sont élevés par la méthode mixte, dite française d’enseignement par la parole, la lecture sur les lèvres, les signes et l’écriture. » Ces attaques transforment les minorités sourdes. Désormais, les associations sourdes deviennent des caisses enregistreuses des volontés oralistes et deviennent les promoteurs de la stérilisation volontaire.
En France, la situation est moins radicale, mais le déclin est plus visible encore à mesure que les sourds instruits par « l’ancienne méthode » disparaissent. Désormais s’ancre dans les esprits que le sourd ne peut plus faire qu’un métier manuel. Repliée sur elle-même, la communauté sourde préserve et transmet son dernier trésor, la langue des signes, aux générations suivantes.

1970-2005 : le Réveil sourd
Dans la continuité des mouvements pour les libertés civiles des années 1960, aux États-Unis et en Europe, la société sourde connaît une renaissance quand les recherches universitaires ont fini par considérer la langue des signes comme une langue à part entière. Cette reconnaissance fut l’élément déclencheur du Réveil sourd à partir de 1975, qui transforme profondément à nouveau la minorité sourde dans les 40 années qui ont suivi, et de l’acquisition de nouveaux droits et de nouveaux devoirs.
Désormais, à l’aube du second millénaire, le sourd revendique sa place pleine et entière dans le concert social, tout en gardant sa spécificité culturelle et linguistique. Toutefois, cette revendication est loin d’être partagée par tous, comme l’attestent les longues luttes depuis 40 ans.

L’accès aux soins
La surdité suppose un accueil et/ou une prise en charge adaptés par les professionnels de santé. C’est pourquoi, la direction générale l’offre des soins (DGOS) a développé plusieurs actions en faveur des personnes sourdes et malentendantes afin d’améliorer leur prise en charge.

Des unités spécifiques d’accueil et de soins
Fort de l’expérience d’une première unité implantée au groupe hospitalier de la Pitié-Salpêtrière en 1996, le ministère chargé de la santé a décidé en 2000 de favoriser la création d’autres unités de ce type pour l’accueil et les soins. À ce jour, il existe 24 unités de soins somatiques ou de santé mentale reparties sur le territoire.
Les équipes exerçant au sein des unités offrent aux personnes sourdes et malentendantes un accueil adapté à leur handicap, leur facilitent un égal accès aux soins à l’instar de la population en général, les informent et les accompagnent dans leur parcours de soins. L’ensemble des patients concernés peut bénéficier du bilinguisme acquis par les équipes depuis plusieurs années, que ce soit en français et en langue des signes française (LSF) ainsi que dans l’adaptation de ces 2 langues. Les équipes sont ainsi en mesure de s’adapter à tous les types de patients : ceux parlant une langue des signes rapide et élaborée, ceux utilisant le français exclusif (lecture labiale et écrit), ceux ayant des difficultés de compréhension, d’expression ou de communication (mimes, dessins, etc.). Cette compétence linguistique des équipes permet de lever les obstacles lors du parcours de soins des patients sourds et malentendants. Désormais, ce n’est plus à eux de s’adapter à la langue des professionnels de santé : les équipes s’adaptent aux capacités de communication des patients. Ainsi, chacun d’entre eux dispose d’un accueil direct aux soins comprenant une équipe de professionnels sourds et entendants, formée en LSF et accompagnée d’interprètes français/LSF.
Pour accompagner les équipes dans l’accueil et la prise en charge des patients sourds et malentendants, le ministère met à leur disposition un guide méthodologique consacré aux missions, à l’organisation et au fonctionnement des unités d’accueil et de soins des patients sourds en langue des signes (LS) et une fiche technique sur les types de handicap qui impliquent divers modes de communication.

Un numéro d’urgence
Le 114 est un numéro d’appel d’urgence pour les personnes avec des difficultés à entendre ou à parler. Grâce à ce numéro unique, national, gratuit, accessible par SMS ou fax, 24/24, 7/7, il est possible de contacter le Samu (15), la Police-Gendarmerie (17), les Pompiers (18). Contacter le 114 est très simple : il suffit de composer le « 114 » dans la fonction SMS/messages du téléphone accompagné de votre message d’urgence. Les agents du 114 répondent et contactent les services d’urgences adaptés (15-17-18) les plus proches du lieu de la personne.

Focus : La Parole aux Sourds
L’association La Parole aux sourds forme gratuitement des commerçants du 12e arrondissement (une dizaine de commerçants) à accueillir un client sourd, et souhaite étendre son action !
Par sessions d’une heure, les commerçants apprennent les gestes à adopter face à un client sourd (ne pas crier, ne pas cacher sa bouche, articuler mais pas trop…) ainsi que le vocabulaire de la politesse et celui plus spécifique à leur domaine d’activité (« pain » ou « croissant » pour la boulangerie, par exemple). Cette formation alterne donc entre règles de communication avec un Sourd et signes de base.
Menée par un formateur en langue des signes sourd, cette formation propose également une mise en situation et se termine par une courte vidéo du commerçant, qui est filmé en train de reproduire les signes appris lors de la formation (une vingtaine). Cette vidéo sert de support de rappel et leur est transmise par e-mail. Un sticker de vitrine attestant de leur formation leur est également remis afin que les Sourds puissent identifier facilement les commerces accessibles.
À travers cette action lancée en 2018, La Parole aux Sourds agit en faveur d’une meilleure inclusion sociale et sociétale des personnes sourdes.
• L’impact citoyen de l’initiative : face aux exclusions multiples et persistantes que subissent les personnes sourdes dans la vie quotidienne, cette sensibilisation à l’échelle des commerçants permet de faciliter la communication entre un vendeur et un client sourd. Le but est de faciliter les échanges et les interactions entre eux afin de rendre les commerces de proximité plus accessibles aux personnes sourdes ou malentendantes. Ainsi, le public sourd pourra faire ses courses ou commander un verre dans un bar avec la même facilité que les personnes entendantes, ce qui renforcera son autonomie. Inversement, les commerçants se sentiront moins stressés et démunis lors de l’accueil d’un client sourd.
• Présentation de l’organisme : l’association La Parole aux Sourds est née du constat que les fondatrices Déborah et Gabrielle Portnoï ont fait dès leur plus jeune âge en tant que filles de parents sourds signants : les personnes sourdes signantes subissent une exclusion quotidienne dans plusieurs aspects de la vie sociale. Dès leur plus jeune âge, elles ont donc appris à construire des ponts entre le monde des entendants et celui des sourds. Elles ont fondé l’association en 2012, dont le but général est d’améliorer la communication entre sourds et entendants afin de faciliter leurs interactions quotidiennes pour ainsi rendre les divers aspects de la vie quotidienne des sourds plus accessibles.
La vocation première de l’association est donc la création de ponts entre le monde des sourds et celui des entendants afin qu’ils puissent communiquer et mieux vivre ensemble. La Parole Aux Sourds a la volonté de rapprocher ces deux mondes grâce à des outils innovants et adaptés et des activités orientées vers une dynamique d’échanges et de rencontres. L’association favorise l’inclusion et l’intégration des personnes sourdes par le biais d’outils numériques permettant une réelle accessibilité.