Penser agroécologie

Penser agroécologie

Retour sur le 2e sommet Agri innovation organisé fin juin à Lisieux, Normandie. Une occasion de reparler de développement durable et de transition écologique plus responsable.

Coorganisé par le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation, la Région Normandie, la Commission européenne et le réseau européen du Partenariat européen de l’innovation pour une agriculture productive et durable (PEI-Agri), ce sommet est dédié à l’innovation pour l’agriculture, la forêt et plus particulièrement à « la contribution du PEI-Agri à la transition agroécologique ».
Pour sa 2e édition – la première a eu lieu à Lisbonne en 2017 –, le sommet Agri innovation 2019 a réuni à Lisieux plus de 400 participants, dont plus de 150 acteurs venus de toute l’Europe : agriculteurs, forestiers, acteurs du développement rural, chercheurs, conseillers, enseignants, coopératives, entreprises, associations, décideurs… Pas moins de 120 projets innovants et réseaux ont été présentés en ateliers ou « market place » et 8 visites de projets normands organisées.
L’innovation et la recherche sont clés pour relever le défi d’une plus grande durabilité des systèmes de productions agricoles, forestiers et alimentaires. De même que les innovations et les connaissances sont le fruit de la coopération entre des acteurs très variés : scientifiques, agriculteurs, entreprises, conseillers, transformateurs, collectivités, associations, réseaux, décideurs politiques…
En 2012, l’Europe a fait le pari de l’innovation « interactive » pour développer des solutions concrètes aux besoins des acteurs de terrain en lançant les projets PEI-Agri. Qui du reste, initiés depuis 2014, par les Régions, les États membres et la Commission, ont déjà beaucoup expérimenté, travaillé et produit.
Ainsi dans la perspective de la prochaine politique agricole commune (Pac), et du déploiement de la politique européenne de recherche et d’innovation Horizon Europe, l’objectif de ce sommet était de :
• partager et diffuser les expériences ;
• faire vivre le réseau des acteurs de l’innovation agricole ;
• identifier les facteurs de succès et les besoins ;
• nouer de futures collaborations ;
• réfléchir à nos actions et aux politiques à différentes échelles géographiques.
Pour toutes ces raisons, la Normandie, dont les 2/3 du territoire sont dédiés à l’agriculture et qui a mis en place en un vaste contrat d’objectifs sur l’innovation agricole, s’est donc naturellement proposée pour accueillir ce sommet. Plus largement, celui-ci a visé à mettre en avant la dimension innovante de l’agriculture et de la forêt, de l’amont jusqu’à l’aval et l’engagement des agriculteurs.

L’agroécologie
Pour l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), « l’agroécologie consiste à appliquer des concepts et principes écologiques [à l’agriculture] de manière à optimiser les interactions entre les végétaux, les animaux, les humains et l’environnement, sans oublier les aspects sociaux dont il convient de tenir compte pour que le système alimentaire soit durable et équitable. »
La transition agroécologique vise une évolution de notre agriculture qui se base fortement sur l’agronomie, l’écologie et sur une meilleure compréhension et utilisation des écosystèmes. Il s’agit de diversifier les systèmes agricoles et de mieux les adapter à leur contexte. Cette approche mobilise les capacités d’observation et de réflexion des agriculteurs et s’enrichit de démarches collectives.
Les systèmes agroécologiques s’appuient sur 4 principaux leviers :
• engager une réflexion globale et systémique de l’exploitation sans appliquer une recette toute faite, mais des solutions adaptées, à développer dans chaque contexte ;
• valoriser les interactions biologiques positives des systèmes : maintien des éléments de biodiversité (haies, bandes enherbées…), régulations naturelles entre populations/bioagresseurs, recherche d’assolements et de rotation adaptés et renforcement des effets précédents culturaux, etc. ;
• favoriser l’autonomie et la robustesse des exploitations en recherchant le bouclage des cycles biogéochimiques (eau, azote, etc.) : travail sur les rotations ainsi que sur les couverts d’intercultures, réduction de la dépendance aux intrants, amélioration de la fertilité des sols, développement des synergies entre l’élevage et les cultures, gestion des effluents organiques, etc. ;
• réussir l’intégration de l’agroécologie dans toute la chaîne d’approvisionnement et contribuer à une juste rémunération de l’exploitant agricole, inclure l’agroécologie à tous les niveaux de la chaîne alimentaire jusqu’au consommateur, promouvoir la création de nouvelles chaînes de valeur (nouvelles opportunités et perspectives, et de nouveaux produits issus de la diversification).

Innovation et connaissance
Réussir la transition agroécologique implique de croiser des connaissances théoriques et pratiques, ainsi que des compétences techniques et sociales dans les exploitations. Plusieurs formes d’innovations sont nécessaires et se combinent :
• techniques quant au fonctionnement d’un système plus diversifié et plus complexe ;
• technologiques au regard de nouveaux outils utilisés par les agriculteurs et le long de la chaîne de valeur (outils d’aide à la décision, numérique…) ;
• de procédé (production, transformation…), marketing (stratégies de vente…) ;
• organisationnelles ou sociales, quand il s’agit de travailler autrement et/ou en collectif (évolution des compétences et du rôle du conseiller agricole qui accompagne les réflexions des agriculteurs, collaboration entre agriculteurs et entraide dans les changements de systèmes, nouvelles relations avec les acteurs du territoire…) ;
• territoriales, mobilisation d’idées en les transférant, les hybridant, sur un territoire ou vers de nouveaux publics.
Lors du sommet, une attention particulière est portée sur l’innovation « interactive » qui vise à tirer le meilleur parti des différents types de connaissances et de compétences : pratiques, scientifiques, techniques, organisationnelles, sciences humaines, sociales…

La France engagée depuis 2012
La France a souhaité engager l’agriculture dans une ambition forte pour le futur en inscrivant la transition agroécologique dans toutes ses politiques publiques, à travers la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt d’octobre 2014, de nombreuses actions portées par le ministère de l’Agriculture et de l’innovation pour accompagner les agriculteurs et le monde agricole dans ce mouvement de fonds, et plus récemment dans le cadre des chantiers issus des États généraux de l’alimentation (qui se sont déroulés au second semestre 2017). Les régions, à leur échelle, se sont également mobilisées autour de l’agroécologie.
On peut souligner que ce mouvement a particulièrement mobilisé l’enseignement agricole à travers un plan « Enseigner à produire autrement », lancé en 2014 et en cours de renouvellement. Partant du constat que l’agroécologie repose sur une modification majeure des cadres de pensée, ainsi que des modes d’acquisition des savoirs et des pratiques, ce plan a conduit à réviser en profondeur des référentiels de formation et des pratiques pédagogiques, en favorisant une implication active des apprenants, pour développer leur capacité à conduire une analyse stratégique d’un système agricole, à observer, à innover et à expérimenter. Ce sont ainsi les futurs agriculteurs et les futurs conseillers agricoles qui sont formés à une vision globale de l’exploitation.
L’agroécologie a également une place centrale dans le plan national de développement rural qui oriente en France les activités de recherche agricole appliquée et développement. Enfin l’agroécologie fait partie des grandes thématiques scientifiques abordées par l’institut national de recherche agronomique (Inra).
La France favorise aussi les collectifs d’agriculteurs qui se réunissent pour travailler et expérimenter ensemble. Les aides de la Pac sont là aussi mobilisées dans l’accompagnement des changements de systèmes (aide aux protéagineux, soutien aux exploitations vertueuses ou en transition à travers les mesures agro-environnementales et climatiques, aux exploitations en agriculture biologique, priorité aux installations et aux investissements permettant une évolution du système et des changements de pratiques).

Les approches écologiques intégrées
Les approches écologiques intégrées de la ferme au territoire constituent l’une des 5 priorités de la stratégie de recherche et innovation agricole européenne publiée en juillet 2016. Sur la période 2014-2020, Horizon 2020 financera 41 projets, dont 29 sont déjà signés, qui contribuent directement à cette priorité, pour un total de 225 M€. Parmi eux, 35 projets (soit 85 %) sont multiacteurs. C’est 25 % de plus que la moyenne toutes thématiques agricoles et rurales confondues (60 %). Par ailleurs, de nombreux projets financés dans le cadre d’autres priorités telles que la gestion des ressources, la santé des plantes et des animaux, les filières durables et innovantes ou encore les liens urbain-rural peuvent contribuer au développement d’une agriculture et de filières alimentaires respectueuses des écosystèmes et les utilisant au mieux. Cette stratégie continuera d’être mise en œuvre en 2021-2027 à travers le programme Horizon Europe, qui rassemble dans un même « cluster » dédié à l’alimentation et aux ressources naturelles la recherche agricole et la recherche environnementale.

Partenariat européen pour l’innovation

Le Partenariat européen pour l’Innovation (PEI-Agri) est une initiative européenne qui soutient l’innovation pour une agriculture productive et durable. Initié en 2012, il coordonne le financement – principalement depuis 2014 – de projets et d’activités de mise en réseau et d’échange de connaissances, via la politique agricole commune et le programme de recherche et innovation européen Horizon 2020.
Les projets PEI-Agri ont en commun « l’approche multiacteurs » : différents acteurs comme des agriculteurs ou des conseillers collaborent avec les scientifiques tout au long du projet pour développer des solutions innovantes aux problèmes rencontrés sur le terrain. Élaborées pour et avec les agriculteurs, ces solutions ont de meilleures chances d’être pertinentes et utilisées. Le PEI-Agri soutient deux types de projets « multiacteurs » :
• des projets d’innovation locaux, régionaux ou nationaux appelés « groupes opérationnels » ou « GO » ;
• des projets de recherche et innovation transnationaux associant des partenaires de toute l’Europe. Parmi ces projets, on distingue les réseaux thématiques, qui font circuler les connaissances existantes et les traduisent en information et outils pour les acteurs de terrain. Le PEI-Agri est financé par deux politiques européennes qui travaillent en synergie :
• la politique agricole commune (Pac), qui soutient les groupes opérationnels via des appels à projets nationaux ou régionaux financés par les programmes de développement rural, les activités de mise en réseau nationales et européennes et les groupes d’experts ;
• le programme de recherche et innovation européen Horizon 2020, qui finance les projets transnationaux multiacteurs via des appels à projets européens.

Mise en réseau, échange et diffusion
Les activités de mise en réseau, organisées au niveau européen par le Service point du PEI-Agri et au niveau national par les réseaux PEI-Agri nationaux, comprennent : • la plateforme européenne www.eip-agri.eu qui relie les acteurs de l’innovation agricole : elle vise à rassembler les informations de tous les projets PEI-Agri en Europe ;
• des ateliers et des séminaires qui font se rencontrer différents projets locaux et européens qui travaillent sur un même sujet ;
• des groupes d’experts européens appelés « focus groups », également multiacteurs, qui discutent des besoins de recherche et innovation sur des thèmes très concrets ;
• des publications qui contribuent à diffuser l’innovation et l’information sur les financements.
Pour la période 2021-2027, la Commission européenne a proposé de poursuivre et renforcer le PEI-Agri, en faisant de l’innovation un objectif transversal de la future politique agricole commune. La proposition vise à maintenir les réseaux qui sont essentiels pour la réussite du PEI-Agri et les interventions en faveur de la « coopération » qui financent les groupes opérationnels. Les États membres devraient en outre décrire, dans leur « plan stratégique Pac », comment ils comptent améliorer le fonctionnement de leurs systèmes de connaissance et d’innovation agricole (Akis). La Commission a également proposé de doubler les financements de recherche et innovation dédiés à l’agriculture, l’alimentation, la bioéconomie et les ressources naturelles dans le prochain programme européen de recherche et innovation appelé « Horizon Europe ».

Le PEI-Agri en France
Au 1er juin 2019, la France compte 206 groupes opérationnels du PEI-Agri. 116 d’entre eux visent directement la transition agroécologique. Transdisciplinaires, ils contribuent tous à l’innovation sur les territoires dans de nombreuses filières et thématiques.
Ce nouvel outil de soutien vise à produire des innovations en réponse aux besoins urgents des agriculteurs, sylviculteurs, et leurs filières. Le PEI Agri trouve sa place parmi les différents outils de soutien de l’innovation en région. Il permet de nouer des partenariats multiacteurs novateurs et de conduire des projets qui abordent les problématiques sous de nombreux angles (changements de pratiques à la pointe des connaissances, techniques, valorisation, commercialisation, attentes des consommateurs et citoyens…). Ces partenaires cherchent à combiner les performances économique, environnementale, sanitaire et sociale, à l’échelle d’exploitations, d’une filière locale, du développement économique durable sur le territoire.
• 16 des 18 régions soutiennent le PEI, 50 appels à projets du PEI lancés (2015-2019).
• Des modalités et des priorités spécifiques à chaque région.
• 54 M€ du Feader engagés pour des GO du PEI et des réseaux d’innovation.
• 206 GO sélectionnés.
• 57 M€ du Feader engagés pour la formation et le conseil des agriculteurs et sylviculteurs.

Études et projets
• Évaluer le potentiel du maraîchage agroforestier : cultures maraîchères et fruitières font-elles bon ménage ? La question anime le groupe opérationnel Marforest, mobilisé autour de trois enjeux : optimiser les surfaces agricoles pour faire face au difficile accès au foncier, diversifier les cultures et apporter un revenu complémentaire aux arboriculteurs.
• La gestion agroécologique pour lutter contre les bioagresseurs : des études sont menées sur le sujet depuis une dizaine d’années, mais ce qu’il manque aux agriculteurs c’est du concret : de combien la population de bioagresseurs a diminué ? Est-ce que ces prédateurs permettent de faire moins de traitements de pesticides ? Ce type de projet PEI permet d’instaurer un dialogue avec les agriculteurs et de répondre à leurs besoins.
• Intégrer la santé des sols dans les pratiques viticoles : ce projet vise à intégrer dans le pilotage des systèmes de culture des indicateurs du fonctionnement biologique du sol issus de la recherche fondamentale, comme la mesure de la biomasse microbienne. Ils permettront aux viticulteurs de mieux comprendre comment fonctionnent leurs sols et quels services ils peuvent leur apporter.
• Des projets du PEI-Agri réunissent également les acteurs forestiers en France et en Europe sur l’adaptation des forêts au changement climatique, autour des questions suivantes : quelles essences planter dans un contexte d’augmentation des températures ? Quels pratiques et outils sylvicoles privilégier pour assurer le renouvellement de la forêt ?
• Projets multiacteurs européens PEI : à noter enfin la forte implication des acteurs et des leaders de la recherche français dans le programme de recherche et d’innovation européen (Horizon 2020) dédié à la bioéconomie : participation à une centaine des 124 projets multiacteurs signés, soit environ 400 partenaires français différents (recherche, instituts techniques, chambres d’agriculture, Cuma, entreprises, groupes d’agriculteurs…).