Une exposition qui retrace l’identité noire

Une exposition qui retrace l’identité noire

Le modèle noir de Géricault à Matisse est une exposition organisée – jusqu’au 21 juillet prochain – par les musées d’Orsay et de l’Orangerie et The Miriam and Ira D. Wallach Art Gallery, Université de Columbia, New York, en collaboration avec le Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre, avec le concours exceptionnel de la Bibliothèque nationale de France .

En une trentaine d’années, « la représentation des Noirs » est devenue un objet d’histoire de l’art très présent des deux côtés de l’Atlantique, et les travaux liés aux « blacks studies » se multiplient. Ils visent, pour une part significative, à montrer comment le monde des images fut partie prenante du processus historique défini par l’instauration de la traite négrière, la sortie progressive de l’esclavage et enfin la lente affirmation d’une identité noire. Aucune exposition à ce jour n’avait tenté d’explorer ce phénomène de civilisation multiséculaire à partir de l’iconographie foisonnante, tous médias confondus, qu’il a engendrée.
Même à s’en tenir à la période qui va de la Révolution française au début du XXe siècle, Le modèle noir de Géricault à Matisse se propose de montrer comment se sont construites, déconstruites et reconstruites les images des individus « de couleur » au cours des temps.
Coorganisée avec la Wallach Art Gallery de New York, l’exposition du musée d’Orsay s’intéresse donc aux changements qui ont affecté les modes de représentation des Noirs vivant à Paris, dont certains exerçaient l’activité de modèle pour artistes et jouèrent un rôle fondateur dans le développement de l’art moderne.
Le propos s’appuie sur les œuvres les plus révélatrices de Girodet, Benoist, Guillon-Lethière, Géricault, Delacroix, Chassériau, Cordier, Carpeaux, Manet, Bazille, Gauguin, Cézanne, Matisse, intègre la photographie (Nadar, Carjat…), et met particulièrement en lumière la production des artistes noirs, celle de la Harlem Renaissance (Charles Alston, William H. Johnson…) et des générations d’après-guerre, de Romare Bearden, Ellen Gallagher et Aimé Mpane jusqu’à aujourd’hui. Priorité est donnée à la relation entre l’artiste qui peint, sculpte, grave ou photographie et son modèle.
En adoptant une approche multidisciplinaire, entre histoire de l’art, histoire des idées et anthropologie, cette exposition se penche sur des problématiques esthétiques, politiques et sociales, ainsi que sur l’imaginaire inhérent à la représentation des figures noires dans les arts visuels. L’exposition, sans rupture de récit, privilégie trois moments forts : le temps de l’abolition (1794-1848), le temps de la Nouvelle peinture (Manet, Bazille, Degas, Cézanne), le temps des premières avant-gardes du XXe siècle. Un développement particulier est réservé à Olympia et ses avatars, ainsi qu’à la découverte de Harlem par Matisse et sa fascination pour la créolité, en écho aux Fleurs du mal de Baudelaire, livre qu’il illustra sous l’Occupation allemande. Madeleine, Joseph, Aspasie, Laure, Carmen Lahens, Aïcha Goblet… nombreux sont les hommes et les femmes noirs ou métisses à avoir croisé le chemin des artistes, peintres, sculpteurs et photographes.
Qui sont-elles, qui sont-ils, ces acteurs souvent oubliés du grand récit des avant-gardes ? Un prénom ou un surnom a longtemps suffi, au mieux, à les désigner… De façon progressive pourtant, ces modèles d’atelier, de même que des personnalités noires du monde du spectacle, prennent une part active dans la vie artistique parisienne. De la méconnaissance à la reconnaissance, nulle autre exposition n’a jamais retracé ce long processus ni tenté de qualifier un dialogue pourtant central à la vie des arts.

Nouveaux regards
Plus de cinquante ans séparent la première abolition de l’esclavage dans les colonies françaises de la seconde, proclamée en avril 1848 par la Deuxième République naissante. Le 4 février 1794, un premier décret d’abolition, doublement révolutionnaire, accorde aux affranchis sans distinction de couleur la pleine citoyenneté française. Pour la France de l’an II, il s’agit d’acter la révolte victorieuse des esclaves de l’île de Saint-Domingue en 1791, menés par Toussaint Louverture, et de rallier à la République l’île menacée par les flottes étrangères. Dès 1802 cependant, Napoléon Ier rétablit l’esclavage. Mais les troupes qu’il envoie à Saint-Domingue se heurtent à une résistance tenace : le 1er janvier 1804, l’île indépendante devient la République d’Haïti, « première nation noire » dira Aimé Césaire. Le point de rupture historique que constitue la Révolution française permet ainsi l’émergence de portraits d’individus noirs émancipés, parmi lesquels les célèbres Jean-Baptiste Belley par Anne-Louis Girodet et Madeleine par Marie-Guillemine Benoist. Si ces œuvres occupent l’espace artistique créé par la révolution politique et sociale contemporaine, elles témoignent néanmoins des ambiguïtés propres à leur temps : ainsi le livret du Salon de 1800 qui accompagne le Portrait de Madeleine ne dévoile-t-il ni l’état domestique, ni le prénom du modèle, ni clairement les intentions de l’artiste, qui font encore débat aujourd’hui.

Géricault et la présence noire
Théodore Géricault (1791-1824) est adolescent lorsque Napoléon Ier, qui souhaite reconstruire un puissant empire français aux Amériques, fait rétablir l’esclavage dans les Caraïbes. La législation particulièrement restrictive qui accompagne ce rétablissement (interdiction des mariages interraciaux, interdiction d’accès à la métropole pour les Noirs des colonies…) explique le regain du mouvement abolitionniste, auquel participe Géricault. Ce dernier met sa fougue romantique au service de cette cause, multipliant les représentations énergiques ou doloristes des Noirs. Sa correspondance ne dit rien des femmes et hommes de couleur qu’il fit poser, mais nous savons qu’il eut recours au célèbre modèle Joseph, originaire d’Haïti, aussi représenté par Théodore Chassériau. Pour son œuvre iconique, Le Radeau de la Méduse, Joseph incarne le marin torse nu, agitant au sommet du tonneau le foulard du dernier espoir collectif. Le tableau, qui relate la funeste expédition coloniale de la frégate La Méduse à l’été 1816, au large des côtes de l’actuelle Mauritanie, a connu plusieurs étapes. Si la première esquisse frappe par l’absence de tout Noir, la composition finale en compte trois, soit deux de plus que ce que l’Histoire nous rapporte. En multipliant les figures noires dans son tableau, Géricault résume ainsi son combat fraternitaire, et dote la cause abolitionniste d’un symbole décisif.

L’Art contre l’esclavage
Le 29 mars 1815, Napoléon Ier abolit la traite négrière, décision qui sera confirmée par Louis XVIII, quelques années plus tard. Malgré la pression accrue des abolitionnistes, le système esclavagiste, lui, perdure ; les gouvernements successifs de la Restauration et de la monarchie de Juillet se contentant de le réformer. Du côté des peintres, le ton se durcit.
La Traite des noirs de François-Auguste Biard fait sensation au Salon de 1835. D’autres osent dénoncer ce qu’endurent les victimes d’un système inhumain. C’est le cas de Marcel Verdier, élève d’Ingres, qui, en 1843, se voit refuser au Salon son Châtiment des quatre piquets. Il faut attendre le 27 avril 1848 pour que la Deuxième République naissante abolisse l’esclavage dans les colonies françaises. Biard est chargé de célébrer cette mesure symbolique : Noirs et Blancs sont rassemblés dans un tableau où la liesse des affranchis, les chaînes brisées et le drapeau tricolore célèbrent avec emphase l’unité fraternelle du nouvel ordre républicain. L’immense toile de Biard fait ainsi écho aux thèses antiesclavagistes de Victor Schœlcher. C’est aussi à partir du Salon de 1848 que le sculpteur Charles Cordier inventorie la famille humaine dans son unité et sa singulière diversité.

Métissages littéraires
Le métissage, thème central du romantisme français, s’incarne dans deux figures clés de l’époque : Alexandre Dumas et Jeanne Duval. L’auteur du Comte de Montecristo, petit-fils de Marie-Césette Dumas, esclave affranchie de Saint-Domingue, est l’objet de très nombreuses caricatures plus ou moins bienveillantes sur ses origines. Le romancier lui-même aborde franchement le thème de l’esclavage dans Le Capitaine Pamphile (1839). Probablement née en Haïti vers 1827, l’actrice Jeanne Duval devient, à 15 ans, la maîtresse et la muse de Baudelaire. Figure idéale de la dualité des êtres et des amours, elle traverse l’œuvre dessinée du poète, et s’est glissée très tôt parmi les poèmes exotiques des Fleurs du mal, les préférés probablement de Manet, et certainement de Matisse. Le photographe Nadar rapprochera, après 1850, les mondes de Dumas et Baudelaire. S’il n’a pas photographié Jeanne Duval, il l’a décrite, de même que Théodore de Banville qui évoque, dans ses Souvenirs, « une fille de couleur, d’une très haute taille, qui portait bien sa brune tête ingénue et superbe, couronnée d’une chevelure violemment crespelée, et dont la démarche de reine, pleine d’une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial ».

En scène
La présence de personnalités noires dans les milieux du spectacle et du cirque est notable dès le début du XIXe siècle. Parmi eux, on compte un certain nombre d’artistes originaires des États-Unis ou de la Caraïbe. C’est ainsi que Joseph, natif de Saint-Domingue a été repéré par Géricault au sein d’une troupe d’acrobates à Paris, ou que la musicienne havanaise Maria Martinez, le comédien shakespearien Ira Aldridge et le pianiste virtuose Blind Tom, tous deux américains, ont cherché en France et ailleurs en Europe la possibilité de faire carrière. Cet attrait exercé par la scène parisienne pour les Noirs nés de l’autre côté de l’Atlantique est vif à la fin du XIXe siècle, notamment dans le domaine du cirque. Des affiches et des articles de presse témoignent de la célébrité des Américains Delmonico, intrépide dompteur de fauves, et Miss La La, acrobate aérienne dont la puissance extraordinaire des exercices de force inspire à Degas un tableau au cadrage non moins stupéfiant. C’est un registre autre que celui de la performance physique sensationnelle qu’explore le clown Rafael, originaire de La Havane. Sous le surnom de Chocolat, il joue le rôle de l’auguste aux côtés de Footit, clown blanc et tyrannique. Le duo inspire plusieurs œuvres à Toulouse-Lautrec, mais aussi des publicités, des jouets, des marionnettes… Il est filmé par les frères Lumière en vue de l’Exposition universelle de 1900.

La « Force noire »
La Première Guerre mondiale mobilise de nombreux soldats noirs. Dès l’automne 1914, les tirailleurs sénégalais, corps d’armée issu des troupes coloniales, prennent part au conflit. Après une période d’adaptation, ils participent à la plupart des grandes offensives, dont la bataille de Verdun et celle du Chemin des Dames. À l’inverse de l’Allemagne qui les figure en combattants cannibales employés de façon déloyale par l’ennemi, la France s’éloigne de l’iconographie coloniale du Sauvage et s’efforce d’en diffuser une image de soldat loyal et courageux, qui donne lieu au célèbre personnage rieur des publicités Banania, dénoncé dans les années 1930 par les militants de la Négritude. À partir de l’entrée en guerre des États-Unis en 1917, des contingents de soldats noirs américains rejoignent les tranchées apportant avec eux une musique nouvelle, le jazz. En 1918, le fameux orchestre du régiment des « Harlem Hellfighters » dirigé par James Reese Europe électrise les foules. Cette présence nouvelle d’une communauté noire transforme le Paris des années 1920, perçu comme un refuge cosmopolite pour ceux qui fuient la ségrégation raciale. Le monde du spectacle est revivifié par des artistes venant des EtatsUnis ou des Antilles – la danseuse Joséphine Baker étant la plus célèbre. Plusieurs lieux, films ou revues célèbrent les performances des artistes noirs.