Paris : Opération « Zéro phtalates »

Paris : Opération « Zéro phtalates »

En septembre dernier, Anne Hidalgo, maire de Paris, Roland Ries, maire de Strasbourg, ainsi qu’une quarantaine d’élus municipaux ont participé à une opération de dosage dans les cheveux de 2 substances chimiques, le DEHP et le DBP, représentatives d’une grande famille de perturbateurs endocriniens : les phtalates. L’objectif était de rendre visible cette pollution invisible pour mettre cette problématique de santé publique au cœur du débat public.
Les résultats aujourd’hui disponibles reflètent la contamination quasi totale des élus sur une période de plusieurs mois par le DEHP avec une grande variation de concentration (de 1 à 50). Cette molécule est emblématique des perturbateurs endocriniens dans la mesure où elle induit les grandes maladies chroniques chez l’enfant et l’adulte, principalement après exposition pendant la grossesse (obésité, diabète, troubles de la reproduction et du comportement, cancer du sein, asthme…). Elle est classée cancérogène et toxique pour la reproduction, et interdite en conséquence en Europe dans plusieurs usages comme les cosmétiques et les jouets.
Les phtalates sont fabriqués à raison de 3 millions de tonnes par an dans le monde. Ils sont principalement utilisés en tant que plastifiants des PVC mais on les retrouve également dans l’alimentation, l’environnement intérieur, les cosmétiques, les dispositifs médicaux et les médicaments, les vieux jouets en plastique… L’organisme humain les élimine tous les jours, il est donc possible de diminuer de façon importante la contamination en les éliminant à la source.
Des gestes simples existent pour limiter l’exposition individuelle (choix des cosmétiques, de l’alimentation, aération et nettoyage régulier des lieux de vie, etc.). Les collectivités locales peuvent concrètement agir par le poids de la commande publique et par la mobilisation des professionnels de santé et de la petite enfance.
L’opération « Zéro phtalates » en partenariat avec le Réseau environne-ment santé (RES) est menée conjointement par la ville de Paris et par la ville de Strasbourg sous l’impulsion d’Anne Souyris et Alexandre Feltz, adjoints à la santé, pour illustrer de façon concrète la mise en œuvre de la charte « Villes et Territoires sans perturbateurs endocriniens » qui vise notamment à:
• sensibiliser et former le grand public, les professionnels et les élus sur les risques des perturbateurs endocriniens ;
• engager dès maintenant un réseau de villes et collectivités qui font de la lutte contre les perturbateurs endocriniens une priorité ;
• demander au gouvernement de mettre en place une stratégie nationale ambitieuse à la hauteur des enjeux.

Donner envie d’agir contre les perturbateurs endocriniens
• C’est quoi un perturbateur endocrinien (PE)?
« Substances chimiques d’origine naturelle ou artificielle étrangères à l’organisme qui peuvent interférer avec le fonctionnement du système endocrinien et induire ainsi des effets délétères sur cet organisme ou sur ces descendants » (OMS 2002). Ces molécules peuvent imiter, bloquer, modifier l’action de nos hormones.
• « Une menace mondiale à laquelle il faut apporter une solution »
L’impact de l’exposition aux perturbateurs endocriniens sur la santé humaine et celles des écosystèmes est largement démontré. Ils induisent les grandes maladies chroniques, principalement suite à une exposition pendant la grossesse, période sensible du développement. Le rapport conjoint OMS-PNUE, publié en février 2013, qualifie les perturbateurs endocriniens de « menace mondiale à laquelle il faut apporter une solution ».
• Changement de paradigme : la dose ne fait pas le poison
Les perturbateurs endocriniens ont un mode d’action spécifique, qui remet en cause l’ancien paradigme « la dose fait le poison ». Avec les perturbateurs endocriniens, « la période fait le poison ». Les effets peuvent être transgénérationnels (jusqu’à 3 générations) et un effet cocktail peut survenir. Cela implique l’impossibilité de gérer les perturbateurs endocriniens par le seuil. En conséquence, la gestion du risque des perturbateurs endocriniens passe par leur élimination à la source le plus possible.
C’est l’objectif adopté par la Stratégie nationale Perturbateurs endocriniens en 2014, dont le bilan a été évalué positivement par les Inspections générales (Santé, Développement durable et Agriculture) en février 2018.

Priorité à la réduction de la contamination par les phtalates
La prise de conscience de l’imprégnation totale de la population aux perturbateurs endocriniens doit éviter d’être anxiogène et doit au contraire donner envie d’agir. Rendre visible la contamination pour encourager les actions individuelles et collectives : l’objectif de cette opération est de rendre visible cette pollution invisible pour mieux convaincre le grand public et les acteurs, publics et privés, de se mobiliser pour réduire cette exposition aux phtalates. L’opération proposée ici est de faire un focus sur la famille des phtalates pour trois raisons principales :
• Impacts avérés sur la santé et les éco-systèmes.
Le rapport de la société savante de référence au niveau mondial, l’Endocrine Society, publié en 2015, met en cause les phtalates dans les grands types d’effets liés aux perturbateurs endocriniens, soit après exposition directe, soit le plus sou-vent après exposition pendant la grossesse, les effets survenant pendant l’enfance et à l’âge adulte (1).
— Effets sur la reproduction: chez la femme (puberté précoce, modification du cycle, fertilité, ménopause perturbée, grossesse [prématurité], pathologies [endométriose, fibromes…1), chez l’homme (réduction du poids testiculaire, malformations génitales, réduction de la fertilité, de la production de sperme, diminution des niveaux de testostérone) et chez le nouveau-né (diminution du poids de naissance).
— Effets métaboliques : obésité, surpoids, diabète, hypertension.
— Effets neuro-développementaux : baisse du QI, trouble du déficit d’attention et hyperactivité (TDAH).
— Effets thyroïdiens : anomalies de production des hormones thyroïdiennes.
— Effet cancérigène: cancer du sein.
Par ailleurs, un impact sur les écosystèmes a été décrit (reproduction des mammifères ; fertilité des insectes ; inter-sexualité des poissons).
• Des sources d’exposition facilement évitables et pourtant le plus souvent méconnues du grand public : cosmétiques, médicaments, plastiques (revêtements de sols, alimentations, jouets…).
• Il est possible d’agir efficacement et rapidement contre les phtalates compte tenu de leur élimination par l’organisme humain en quelques jours si on élimine les causes de cette contamination.

Objectif « Zéro phtalates »
Des molécules toxiques fabriquées à raison de 3 millions de tonnes par an dans le monde
Les phtalates sont principalement utilisés en tant que plastifiants des PVC pour leur flexibilité et retrouvés dans de nombreux produits de consommations courantes.
Depuis février 2017, 4 phtalates (DEHP, DIBP, DnBP et BBzP) sont reconnus par la réglementation européenne Reach dans la liste des substances extrêmement préoccupantes pour l’humain soumises à autorisation (2). Le DEHP est par ailleurs classé comme cancérogène (catégorie 2B) par le Centre international de Recherche contre le Cancer (Circ). DEHP et DBP sont classés comme toxiques pour la reproduction de catégorie 1B (effet probable chez l’humain) selon la réglementation CLP (Classification, Labelling, Packaging) (3). À noter que :
• Certains phtalates sont soumis à autorisation avec une limite de concentration (jouets, cosmétiques, dispositifs médicaux) mais ne sont pas forcément inter-dits.
• Les normes sont définies sur la base des données individuelles de chaque phtalate. Or, les phtalates peuvent agir selon un effet cocktail, y compris avec d’autres phtalates actuellement non réglementés (DEP par ex).
• Certains doutes planent sur le respect de la réglementation. Par exemple, on retrouve du DEHP, phtalate proscrit par la réglementation européenne depuis 2009 (4) dans la composition de certains parfums fabriqués en France qui ont été analysés en Arabie saoudite en 2014.

Alimentation, vieux jouets, sols en PVC, des sources multiples d’exposition quotidienne
Selon l’Inserm, la principale source de contamination est l’alimentation, et ce, du fait de l’ingestion d’aliments contaminés par la migration des phtalates des emballages plastiques. L’étude EAT3 de l’Anses a montré que les concentrations en DEHP dans les pots pour enfants conditionnés dans des assiettes ou coupelles en plastique étaient près de 2 à 4 fois plus élevées par rapport à celles conditionnées en verre. Ce sont les composants principaux des poussières domestiques selon une étude de l’EHESP (École des hautes études en Santé publique) de Rennes effectuée dans 30 établissements scolaires. Ils sont aussi retrouvés dans les cosmétiques (parfums ; maquillage, soins.), les jouets plastiques (DEHP et DBP sont maintenant interdits dans les préparations à des concentrations supérieures à 0,1 % en masse de matière plastifiée, dans les jouets et articles de puériculture, articles de puériculture), les dispositifs médicaux (usage du DEHP restreint dans les dispositifs médicaux mais toujours retrouvé de l’ordre de 30 à 40 %), les médicaments (utilisation du DEP), les compléments alimentaires (DBP retrouvé selon une étude américaine). Aucune campagne grand public visant à récupérer les articles aujourd’hui interdits n’ ayant été menée, il est vraisemblable que ces objets continuent de contaminer les jeunes enfants dans les familles les moins au fait des risques chimiques.

La contamination zéro est théorique-ment possible
Le corps humain ne stocke pas les phtalates. Il les élimine rapidement (entre 8 et 48 heures) néanmoins ces substances sous forme de métabolites (molécules transformées par l’organisme humain) dans les urines de 99,6 % des femmes étudiées dans la cohorte Elfe (5). Ils sont retrouvés dans les autres matrices biologiques (sang, cheveux, lait maternel, sperme…) sous forme de métabolites. La contamination zéro est donc théorique-ment possible avec une action déterminée et concertée sur les sources.

Coût économique
Le coût économique global des perturbateurs endocriniens a été évalué à 1,2 % du PIB en Europe. Plus spécifiquement, le coût économique de l’infertilité et des malformations génitales masculines induites par 2 phtalates (DEHP et DINP) a été évalué par l’ANSES à 16,4 millions d’euros en France et 110 millions d’euros en Europe.

(1) A. C. Gore et al., « EDC-2 : the Endocrine Society’s second scientific statement on endocrine-disrupting chemicals », Endocrine Reviews, décembre 2015.
(2) Echa, « Liste des substances extrêmement préoccupantes candidates en vue d’une autorisation sous Reach ».
(3) Rosa Lange et al., « Prioritised substance group : Phthalates & Hexamoll® DINCH® », UBA HMB4EU, 2017.
(4) Al-Saleh I Elkhatib R Screening of phthalate esters in 47 branded perfumes. Environ Sci Pollut Res Int. 2016 Jan, 23. (5) RES, « Commentaire du Réseau Envi-ronnement Santé sur l’analyse par Santé publique France de l’étude Elfe: « Imprégnation des femmes enceintes par les polluants de l’environnement en France en 2011 » (Tome 1: polluants organiques) », mars 2017.

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