Comment donner l’illusion de bien terminer un hold-up

Comment donner l’illusion de bien terminer un hold-up

De Berlin à Athènes, les propos tenus en juin par les dirigeants européens
précisent la situation qui sera celle de la Grèce au sortir de l’été
et justifient une lecture de l’accord conclu, à rebours des déclarations célébrant
la « renaissance » grecque. Voici celle d’un blogueur grec, Dimitris Alexakis.

 

Il est toujours intéressant de considérer avec du recul les termes qui balisent la communication des institutions européennes. Produits par les équipes de travail de la Commission, ces éléments de langage sont repris tels quels par les éditorialistes des plus grands médias et appuient une forme de propagande par le mot. La casse du droit du travail, les entraves à l’activité syndicale, la baisse des salaires et retraites sont communément qualifiées de « réformes ». On ne parle pas de fermetures d’hôpitaux, de suppressions de lits ou de services entiers, mais d’« assainissement des finances publiques » et de « rationalisation des dépenses de santé ». Les mesures les plus inégalitaires (hausse de la TVA sur les produits de première nécessité, baisse des moyens alloués à la santé et à l’éducation) y sont qualifiées de « douloureuses », comme si elles n’épargnaient pas les plus riches et comme si la « douleur » qu’elles entraînent constituait un témoignage supplémentaire, bien que regrettable, de leur nécessité et de leur efficacité. Tout élément concret est évacué.

Il en est ainsi des termes employés dans le communiqué de l’Eurogroupe du 22 juin annonçant la « fin » de la crise grecque. Dans cette rhétorique où chaque mot est une parade contre le réel et où l’analyse des causes est systématiquement évacuée, il est de bon ton de saluer à la fin de chaque étape les « efforts » consentis par « le peuple grec », peuple qui, après avoir inconsidérément relevé la tête, semble s’être rendu aux arrêts de la Troïka comme on se rend à l’évidence. On se demande souvent qui parle et qui peut bien prêter foi à ces termes vides. Probablement pas, en tous cas, ceux qui en sont à l’origine. Dans sa chronique récente des négociations de 2015 (1), Yanis Varoufakis (2) a amplement documenté le fait que ni Christine Lagarde (directrice du Fonds monétaire international), ni même Wolfgang Schäuble (ministre allemand des Finances) ne pensaient sérieusement que les mesures imposées auraient un effet bénéfique sur l’économie grecque, qu’ils se trouvaient eux aussi, à leur façon, piégés, contraints de persister dans l’erreur par crainte de tout perdre. A commencer par leur poste.

Il en va ainsi des éléments de langage qui accompagnent le dernier épisode du feuilleton grec, celui de la « sortie de crise » que serait censé marquer la réunion de l’Eurogroupe du 21 juin. Le Monde annonçait récemment à ses lecteurs que le pays « s’apprête à sortir des plans d’austérité ».            « Victoire », « jour historique ». La fin des mémorandums annoncée par le communiqué du 22 juin peut être lue à rebours comme l’entrée dans une phase d’austérité sans fin. Les mesures exigées du gouvernement Tsipras ont été soit appliquées, soit tout juste votées : le fait que cette séance suive de quelques jours le vote à l’Assemblée grecque d’un paquet de mesures austéritaires n’est pas dû au hasard. Le chapitre des privatisations massives exigées par les créanciers est largement bouclé. L’objectif (appropriation des actifs locaux par des consortiums aux intérêts allemands, français, etc.) a été atteint. L’accord repose en outre sur l’engagement donné par le gouvernement de ne pas revenir sur les mesures adoptées au cours de ces huit dernières années. Cette question continuera de peser sur le gouvernement actuel comme une épée de Damoclès dès la fin des démonstrations d’autosatisfaction auxquelles il se livre aujourd’hui.

L’austérité n’a plus besoin d’être exigée puisqu’elle est désormais tout entière contenue et fixée dans les chiffres, ceux des objectifs d’excédents primaires (solde positif des finances publiques hors service de la dette) auxquels le gouvernement actuel s’est engagé pour une durée dépassant de beaucoup son mandat. La Grèce devra dégager un excédent correspondant à 3,5 % de son produit intérieur brut jusqu’en 2022, puis de 2,2 % en moyenne durant 37 années supplémentaires, et cette condition ne saurait être respectée qu’au prix d’une austérité prolongée. On ne sort pas de la logique des communiqués précédents, qui liaient indissociablement viabilité de la dette et resserrement à l’extrême des finances publiques, donc une austérité accrue. Le cercle vicieux initial est reconduit. Comme les saignées des médecins de Molière, le remède proposé ne cesse d’aggraver les causes.

Le refus réitéré des instances européennes de procéder à une restructuration de la dette grecque est mis à profit pour installer dans la durée un régime d’austérité, dans le sens où on parle de régime politique. En adoptant une solution prévoyant l’étalement des remboursements sur dix ans, les instances européennes visent moins un allégement qu’une consolidation de l’austérité. Le problème que pose l’insolvabilité de l’État grec est laissé aux générations futures.

Le communiqué du 22 juin doit en réalité être lu comme une adresse aux marchés et a pour but premier de restaurer leur confiance, selon une logique tenant à la fois du pari et de la méthode Coué. Dans le cas grec, et dans le contexte de la crise italienne, l’illusion ne fera sans doute effet que quelques jours. Face à un pays dont la dette se monte toujours à près de 180 % du PIB, il est peu probable que les fonds d’investissement se rangent à l’optimisme des dirigeants européens, que ni Christine Lagarde ni Mario Draghi (président de la Banque centrale européenne) ne semblent d’ailleurs partager. Bénéficiaires à court terme, ces dirigeants peuvent désormais se tourner vers leurs électeurs respectifs pour leur annoncer que la Grèce se financera désormais sans eux. Ce dégagement sur le long terme est purement hypothétique. Rien n’est dit en outre des taux d’intérêt auxquels le pays devra faire face pour continuer à s’endetter.

La réponse apportée est ainsi indicative de l’incapacité des dirigeants de l’Union à tirer les leçons de la crise de 2008. Le risque d’une nouvelle crise financière ne peut être négligé : la réforme structurelle du secteur bancaire européen a été en grande part abandonnée ; les institutions n’envisagent plus de taxer les transactions financières à une échelle européenne ; plutôt que de se préoccuper du risque systémique que font peser les mastodontes bancaires européens, l’Union continue de les encourager. La seule réforme qui se poursuive est finalement celle de l’union des marchés de capitaux, réforme qui facilite l’accès à la dette des entreprises et entend relancer la titrisation : ce sont justement là les deux ingrédients majeurs de la précédente crise financière. L’accord du 21 juin, loin de ne concerner que la Grèce, met en lumière l’incapacité des élites au pouvoir à faire face à la crise systémique qui continue de guetter l’Europe : amnésie sélective, volonté de cacher sous le tapis les causes profondes de l’instabilité financière et de la dissolution politique de l’Union, réintroduction de mécanismes qui se trouvaient au départ de la crise.

 

Transmis par
 Gilles GESSON

 

(1) « Conversations entre adultes », éd. Les Liens qui Libèrent.

(2) Ministre des Finances du gouvernement Tsipras de janvier à juillet 2015, date à laquelle il démissionne quand sa ligne dure dans les négociations avec les créanciers, passant par la préparation tactique d’un Grexit, est mise en minorité au sein du gouvernement grec.

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