Carlos Cruz-Diez : une réflexion sur la couleur

Carlos Cruz-Diez : une réflexion sur la couleur

Tout a commencé il y a longtemps, dans un pays lointain. C’était en 1986, au Venezuela. J’avais 8 ans. Un cinéaste était venu de Caracas faire un reportage sur les chercheurs d’or des hauts plateaux de l’Amazonie vénézuélienne. Il est venu interviewer mon père, Rodolphe, qui était à l’époque chercheur d’or et de diamants. Je me souviens de cette rencontre et, avec mon regard de petite fille, du sourire bienveillant de ce monsieur venu de la capitale. Son nom, Jorge Cruz Delgado. Il est le fils cadet de l’artiste vénézuélien Carlos Cruz-Diez. C’est ainsi que le nom de Cruz-Diez est rentré dans ma famille et qu’est née une longue, très longue, histoire d’amitié.
Carlos Cruz-Diez fait aujourd’hui partie des grands acteurs de l’art contemporain et son travail, internationalement reconnu, est le témoignage d’une recherche minutieuse sur la couleur, sur la relation de l’être humain avec elle et sur la place de l’œuvre d’Art dans l’espace contemporain. Il m’a reçu récemment à son atelier parisien et pour nous, à L’Itinérant, il s’est confié en exclusivité.

La lumière multicolore 

L’artiste Carlos Cruz-Diez est l’un des précurseurs du mouvement cinétique et de l’art optique où le spectateur n’est pas un simple contemplatif, il participe à l’œuvre d’art. Ses œuvres sont exposées en collections permanentes dans les prestigieux musées du monde tels que le Centre Pompidou de Paris, la Tate Modern de Londres ou le MoMa de New York. Tout récemment il a investi le parvis du Centre Pompidou-Metz en une fresque gigantesque de 500m2, “La Promenade chromatique”, réalisée dans le cadre de l’exposition “L’aventure de la couleur. Œuvres phares du Centre Pompidou”. La semaine dernière encore j’assistais au vernissage de sa toute nouvelle exposition londonienne, “Carlos Cruz-Diez : Luminous Reality” chez Phillips. Cela témoigne de l’impact et du dynamisme de son œuvre dans l’espace artistique et l’imaginaire collectif d’aujourd’hui. Son travail est une recherche continuelle, un dialogue triangulaire entre l’être humain, la couleur et l’œuvre d’art.
Cruz-Diez est né en 1923 à Caracas, au Venezuela. Depuis les années 60, il vit et travaille principalement à Paris. Le lien entre l’artiste et la couleur remonte à ses tous premiers souvenirs d’enfance, lorsque sa grand-mère lui servait le petit-déjeuner sur la table de la cuisine. L’anecdote est empreinte d’une lumineuse poésie. « Petit, quand ma grand-mère me servait le petit-déjeuner, il y avait en face de la table une verrière, un vitrail de couleurs. Et toutes les couleurs se reflétaient sur la nappe blanche de la table. Je jouais à colorer le pain, à colorer les mains, à colorer la tasse de lait. Je jouais avec la couleur qui était dans l’espace, qui n’était pas là, qui n’était pas peinte ! » La découverte du petit garçon est fascinante : c’est une couleur qu’on ne peut pas toucher, qui n’existe pas matériellement et qui pourtant est réelle, qu’on peut voir ! Pour le petit Carlos, la couleur est un compagnon de jeux, omniprésente dans son quotidien, enrichissant son imaginaire. Dans la petite entreprise de boissons fraiches de son père, la lumière du soleil illuminait les bouteilles en verre placées sur une petite verrière. « Elles me baignaient de couleur, me teignaient les mains, les vêtements, le sol… Tout ça reste dans la mémoire ! » Plus tard, à l’âge adulte, il est témoin d’un phénomène naturel qui se produit dans la plaine vénézuélienne, à Acaraigua, dans l’État de Portuguesa. « Au mois d’Août la lumière du soleil modifie tout. Le vert disparaît, et au moment du coucher du soleil tout devient orange, profondément orange ! » Cette expérience visuelle est une véritable révélation. La couleur ne se produit pas seulement quand on applique une matière colorante sur une toile. La couleur est aussi dans l’espace, en dehors de tout support pour la circonscrire. La couleur n’est pas seulement matière… Elle est lumière !Au regard de l’Histoire de la couleur, ce questionnement n’est pas nouveau. Le statut de la couleur, qu’elle soit lumière ou matière, est un enjeu central dans le débat théologique chrétien. Au XIIe siècle, ce débat est quelque fois houleux entre des hommes d’église comme l’abbé Suger de Saint-Denis pour qui la couleur est lumière et participe au divin, et ceux comme l’abbé saint Bernard de Clairvaux pour qui la couleur n’est que matière et est un artifice presque diabolique. Quand on approche le travail chromatique de Carlos Cruz-Diez, il est intéressant de voir comment ce questionnement sur la couleur est toujours d’actualité.

L’artiste est un inventeur

L’œuvre de Carlos Cruz-Diez, allant au-delà de la seule expérience artistique, c’est plus de 60 ans de recherche. « Mon travail est la conséquence d’un échec », avoue-t-il sans détour et avec un sourire. « Quand j’étudiais à l’école des Beaux Arts, à Caracas, je croyais qu’un artiste était comme un reporter, il devait raconter tout ce qui était en face de lui. » Pour le jeune Cruz-Diez, l’artiste se doit d’être engagé et son regard doit dénoncer l’injustice et permettre de faire évoluer la société. « En face de moi c’était la misère. Alors j’ai commencé à peindre la misère et à réaliser des tableaux sur la pauvreté de mon pays. Je pensais qu’en peignant un tableau qui dénonçait la misère la société pouvait corriger la misère. » Au final, l’artiste vendait très bien ses œuvres qui dénonçaient la misère de son pays. Mais la misère, elle, continuait à sévir. Pourtant, grâce à ce douloureux constat, Carlos Cruz-Diez va progressivement mettre en place un nouveau système, une nouvelle manière de s’exprimer au travers de la création artistique. « L’important ce n’est pas de peindre, mais d’inventer un discours, d’inventer la peinture. Et l’Art est un mécanisme d’invention, d’expression et de découverte. On découvre des choses et on les transforme dans un vocabulaire qui soit lisible pour tout le monde. Il faut faire la différence entre l’artisanat d’Art et l’invention d’Art. L’artisanat d’Art est la peinture traditionnelle, bien faite. Mais l’invention d’Art est ce qui compte dans l’Histoire. » L’Art est l’invention d’un discours et l’artiste un inventeur.
Au travers de son travail et de la mise en place de son discours, Carlos Cruz-Diez veut casser les codes anciens et en créer des nouveaux. « J’ai vu dans le cinétisme une expression importante. Pendant des siècles l’Art était contemplatif. Je voulais faire de l’Art participatif. En 1954, quand j’ai abandonné la peinture misérabiliste, je me suis demandé pourquoi on ne faisait pas participer les gens dans l’œuvre d’art ? » Sa venue à Paris en 1955 et la découverte de l’exposition “Le Mouvement”, aujourd’hui considérée comme l’une des expositions phares de l’Histoire de l’Art contemporain, renforcent sa volonté de faire évoluer l’Art vers une dynamique participative. « J’ai pensé placer dans la rue des murs avec lesquels on pouvait jouer, que les gens modifiaient au fur et à mesure qu’ils passaient, ils regardaient et ils modifiaient cette structure que je leur proposais. Les gens faisaient ainsi partie de la création. C’étaient plusieurs projets de murs que j’ai fait à Caracas en 1954. Bien sûr, je n’ai jamais pu les concrétiser car ce n’était pas considéré comme de l’Art à l’époque ! »
L’artiste est un homme de son temps. Pour inventer puis enrichir ce nouveau discours qui puisse être en phase avec la société contemporaine, une société de l’instant et de l’éphémère, Carlos Cruz-Diez se sert de tout ce que les avancées technologiques peuvent lui offrir. « Nous ne sommes pas les artisans-artistes du XIIe siècle, ces hommes de l’espace unique, de l’immuable, du mythe de l’éternité », écrit-il dans son livre Reflexión sobre el color, publié à Caracas en 1989. « Nous sommes les artistes des abords du troisième millénaire, époque où les multiples notions dont s’était nourrie la société durant des siècles se sont effondrées, se sont modifiées et ont été remplacées par d’autres. » Aujourd’hui, à l’ère d’internet, des réseaux sociaux et de l’image numérique instantanée et multipliée à l’infini, ses mots écrits il y a une trentaine d’années résonnent presque comme une prophétie…
Qui dit nouvelles technologies dit aussi une nouvelle manière de “vivre l’art”. Cruz-Diez n’a pas cessé d’adapter sa réflexion et sa technique aux nouveaux supports informatiques. « Avant l’ordinateur, j’imaginais, j’avais le résultat de l’œuvre dans la tête. Comme un musicien qui écrit et n’écoute pas les sons, les couleurs étaient dans ma tête et j’imaginais le résultat. Comme il y avait tant d’impondérables par les conditions de lumière, les résultats n’étaient parfois pas satisfaisants. Alors je devais démolir l’œuvre. Aujourd’hui, avec l’ordinateur, je peux voir plus ou moins ce que ça peut donner dès que le travail est fini. Et j’avance plus vite. » La technique utilisée et le support choisi sont des outils nécessaires à la mise en place de ce discours. Ils sont le vocabulaire qui permet de rendre l’expression artistique lisible et visuelle. En 60 ans de recherche, le discours sur la couleur de Carlos Cruz-Diez n’a pas changé, mais il s’est complexifié grâce aux nouvelles technologies. Une évolution qu’on peut retrouver dans l’œuvre finale. « Avec l’ordinateur, je peux faire des dégradés de couleurs alors qu’avant je ne pouvais pas en faire. Ça m’aide à enrichir encore plus le discours. »

Dire la couleur…

Mais quel est ce discours ? L’ouvrage de Goethe, La théorie des couleurs, est un déclic pour l’artiste. « Je me suis dit que c’était peut-être dans la couleur que j’aimais tant, en travaillant avec elle, que je pouvais trouver quelque chose d’inédit. » À l’époque, Cruz-Diez est graphiste et photographe de métier. Cela va beaucoup l’aider dans son questionnement. « Tout ce qui était la multiplication de l’image me fascinait. Je connaissais tous ses mécanismes, tous ses systèmes d’impression. » L’artiste peintre devient au fil du temps un scientifique. Son esprit curieux, méticuleux et rigoureux fait de sa recherche artistique une véritable discipline scientifique sur la couleur, avec une théorie de départ, des hypothèses de travail, des axes de recherche et des conclusions finales. L’artiste met en place un vrai système avec ses propres codes, son propre langage et son propre questionnement. Un système où la couleur est la matrice, dépourvue d’anecdote, évoluant dans l’espace et le temps présent, sans passé ni futur. La couleur devient une réalité qui existe sans recours à une forme ou à un support. La couleur est dans le temps, elle est dans l’espace. La couleur, ou “l’expérience de la couleur”, est ainsi envisagée comme un événement. « Il y a quelque chose qui se passe avec la couleur. Par exemple, cette feuille est blanche ici, mais ici, plus loin, elle n’est plus blanche, elle est gris bleuté. Elle change de couleur. C’est un événement, un événement qui se développe dans une dialectique de temps et d’espace. » La couleur, libérée ainsi de la forme, devient une réalité autonome à tout contexte culturel. D’où la nécessité de l’artiste de mettre en place ce discours sur la couleur afin de mettre en lumière ce caractère mutant, changeant, mouvant de la couleur. « J’essaie de trouver des supports qui fassent évidents la mutation continuelle de la couleur. » Pour cela, l’artiste a construit une méthode de travail sur plusieurs axes de recherche. Parmi eux on trouve ceux sur la couleur additive (juxtaposition de deux plans de couleurs différentes pour faire apparaître une troisième couleur), la couleur dans l’espace (lecture indirecte de la couleur), les physichromies (la couleur est évolutive) et les chromointerférences (superposition de lignes parallèles sur un plan afin de permettre le passage d’un état bidimensionnel à un volume apparent). Ces axes d’étude permettent de matérialiser techniquement et artistiquement sa théorie initiale.

La couleur est un sentiment

Le travail de Carlos Cruz-Diez sur la couleur m’interroge continuellement. Connaissant son œuvre depuis petite fille, ayant expérimenté plusieurs fois ce rapport à la couleur qu’il essaie de rendre le plus lisible tout au long des années grâce à ses différents axes de recherche, son discours me force à réfléchir et à enrichir ma pensée. En tant qu’historienne, ayant suivi une quinzaine d’années l’enseignement de Michel Pastoureau sur l’histoire et la symbolique de la couleur, ayant moi-même travaillé sur la place de la couleur dans l’image et la pensée médiévale, la couleur est pour moi indissociable de son contexte culturel et contextuel. De plus, elle ne concerne pas que l’expérience optique. La couleur est aussi une idée, une abstraction, un symbole. De ce fait, que des non-voyants de naissance puissent parfaitement “parler couleurs” avec des voyants nous invite à nous interroger sur ce qu’est réellement la couleur… Quand Carlos Cruz-Diez affirme par ailleurs que « la couleur est un sentiment », je ne peux qu’être d’accord avec lui. « Le rapport et la réaction en face de la couleur dépendent de la condition de chaque personne. Il y a un côté ludique de la couleur qui se produit dans cette dialectique entre le temps et l’espace. » Mais parler de sentiment, de l’aspect affectif et ludique de la couleur, n’est-ce pas contradictoire par rapport à la couleur autonome ? Non. Car si la couleur peut exister de manière autonome, telle que chacune des œuvres de Carlos Cruz-Diez nous le démontre, elle ne peut pas fonctionner sans le regard du spectateur, sans le dialogue qu’elle établi avec nous, sans cette dialectique temps / espace. Et finalement l’œuvre de Cruz-Diez est tout cela à la fois, un va-et-vient continu entre la couleur et le spectateur, entre l’espace et le temps, entre l’affectif et l’autonome, entre la technique et notre imaginaire.
Carlos Cruz-Diez a aujourd’hui 94 ans. Mais son chemin chromatique est loin d’être terminé. « Quand on commence un discours il faut le mener jusqu’à ses dernières conséquences. J’essaie de le pousser le plus possible pour qu’il soit à chaque fois plus lisible. La couleur est un monde de recherche infini ! Il y a des milliers de couleurs ! Par exemple, dans un tableau j’utilise quatre lignes, alors si je change une seule ligne, ça n’a plus rien à voir avec le tableau initial. Même si j’ai le même schéma, en changeant les couleurs de chaque ligne je peux avoir des milliers et des milliers de résultats. C’est inépuisable. Je suis toujours dans une recherche continuelle pour trouver des solutions inédites. Je ne m’inspire, je réfléchis. » Et avec un rire, il conclut mon entretien avec une phrase incroyable qui révèle toute l’essence et la personnalité du Maestro : « Si je savais ce que serait l’Art du futur je serai déjà en train de le faire ! » Tout est dit. Tout continue…

Marie Aschehoug-Clauteaux

(Merci au Maestro Carlos Cruz-Diez et à son fils Carlos Cruz pour leur accueil bienveillant dans l’incroyable atelier parisien de l’artiste. Merci à Hayat Abdellatif pour son soutien et sa gentillesse.)

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