Afrique du Sud : tribulations autour de l’incontournable réforme agraire

Afrique du Sud : tribulations autour de l’incontournable réforme agraire

Le processus de consultation populaire et d’audit sur la réforme agraire et la délicate décision d’« expropriation sans compensation » prise par le congrès de l’ANC qui a élu à sa tête le président Cyril Ramaphosa, prendra fin le 26 juin. Cette consultation doit aboutir à la nécessaire révision de la Constitution (section 25) qui stipule que l’expropriation doit s’accompagner d’une compensation « juste et équitable », précisant que la privation de propriété sans compensation « constitue une violation grave aux droits individuels ». Un Comité spécial mis en place par l’Assemblée nationale, fait, actuellement, le tour des 9 provinces.

Dans la province du Gauteng (Johannesburg), un audit a été lancé par les autorités locales, sur les terres privées ou étatiques non utilisées afin de tester la Constitution, sans attendre son éventuelle révisio. «  Il y a des tas de terres, certaines utilisées pour la spéculation, d’autres abandonnées par les propriétaires, laissant des océans de zones prêtes  pour le jour où elles pourront être vendues à des exploitants à un juteux », explique David Makhura, Premier ministre de la province, ajoutant qu’ « il est possible d’exproprier sans compensation avec effet immédiat pour tester la Constitution, c’est le moment ! ». Ces terres seront attribuées aux résidents qui voudront y construire une maison, avoir une activité agricole ou y implanter des sites industriels. Les élus provinciaux fondent leur décision sur une décision du sommet « historique » de l’ANC sur la question de la terre qui s’est tenu en mai, selon laquelle il n’est pas indispensable d’amender la Constitution.
Lors de son arrivée au pouvoir, en 1994, après l’abolition du régime d’apartheid, l’ANC et son gouvernement envisageaient de redistribuer 30%  des 60 000 exploitations commerciales agricoles à des propriétaires africains-sud-africains. Vingt-quatre ans plus tard, seulement 8% ont fait l’objet d’une redistribution, dans des conditions discutables. La lenteur et l’inefficacité de la réforme agraire sont la conséquence de plusieurs facteurs : le manque de moyens (0,4% seulement du budget national lui sont consacrés), la corruption de certains responsables et le manque de volonté politique, le manque de formation, de moyens techniques et de savoir-faire des nouveaux exploitants, voire la qualité des terres attribuées.
Après 1994, deux programmes de redistribution des terres ont été lancés. L’État a acheté 4,9 millions d’hectares (environ 4% du territoire national) dont 3,4 hectares assignés à de nouveaux propriétaires. Le « 50-50 Program » encourageait, pour sa part, la gestion commune « Blancs-Noirs » des fermes grâce à un financement public de l’achat de la moitié de l’exploitation attribuée ensuite aux ouvriers agricoles du site. Cependant, de la totalité des 223000 demandes d’attribution de terres enregistrées dans le cadre des programmes, seulement 25% ont été satisfaites.
Selon  le High Level Panel (HLP) Report, étude officielle réalisée  par des experts et des chercheurs (University of the Western Cape’Institute for Povety, Land and Agrarian Studies)  et présenté récemment par Kgalema Motlanthe – ancien président de la République en 2008 et 2009 et ancien secrétaire général de l’ANC – les programmes de réforme agraire du parti au pouvoir ont régressé au fil des années.
Le choix de la politique d’expropriation sans compensation fait l’objet d’un débat politique depuis 1994. Cyril Ramaphosa, lui-même, y était opposé, défendant le principe « vendeur volontaire-acheteur volontaire ». Il ne l’a accepté que sous la pression du congrès. Le parti EFF l’exige haut et fort depuis sa création, tandis que le principal parti d’opposition, la Democratic Alliance (DA),  y est farouchement opposé estimant que cela « sèmera les divisions raciales et mettra en danger les droits de propriété en Afrique du Sud ».
La réforme agraire concerne autant les zones rurales qu’urbaines où vivent 62% de la population dans des conditions marquées par l’héritage de l’apartheid – townships aux infrastructures limitées et haut niveau de chômage d’un côté, zones résidentielles « blanches » au niveau de vie incomparablement plus élevé, de l’autre. Une grande partie de la population des townships vient des zones rurales, poussée par la misère et la privation de terre. En Afrique du Sud, 95% de la richesse est détenue par 10% de la population, principalement des « Blancs ». Selon le rapport du HLP, les exploitants « blancs » détiennent 72% des 37 millions d’hectares de terres privées, chiffres confirmés par de précédentes études indépendantes.
La réforme agraire d’ « expropriation sans compensation » est, évidemment, violemment critiqué par les organisations de propriétaires « blancs », particulièrement l’Afrikaner Civil Group et AfriForum,  qui mènent une campagne internationale alarmiste en invoquant les assassinats de membres de leur communauté, parlant même de « génocide ». L’Australie où ont migré plus de 200 « Blancs » depuis le début de l’année, a décidé de donner des visas à ceux qui voudraient se réfugier dans ce pays.
Cependant, si, effectivement 74 personnes ont été assassinées en 2016/2017 en zone rurale, au cours de 638 agressions, les victimes n’étaient pas toutes des propriétaires terriens ou fermiers « blancs ». Les assassinats de ces propriétaires terriens ou petit fermiers sont, certes à déplorer, mais la méthodologie utilisée pour évaluer la criminalité en milieu rural ne permet pas, en réalité, d’affirmer qu’il s’agit là d’actes ciblés contre cette population. En effet, les différents corps de police qui interviennent après des actes « visant des personnes qui résident dans, travaillent sur ou visitent les propriétés agricoles industrielles, les petites exploitations et fermes » n’ont pas les moyens statistiques de distinguer entre ces différentes formes d’exploitations, d’une part, d’autre part, ne peuvent spécifier si la victime est un propriétaire, un ouvrier agricole ou un visiteur. Ils ne précisent pas, non plus, l’origine ethnique de la victime. Des chiffres, donc, exploités par l’Afrikaner Civil Group, mais qu’il convient, comme le dit Kate Wilinkinson, chercheuse à l’AfrikaCheck, d’utiliser avec précaution. En revanche, la presse se fait l’écho des assassinats dans les deux communautés.
Le nombre de victimes d’attaques et d’assassinats qui concernent Blancs et Noirs dans les zones rurales est, également, à rapprocher de celui des victimes dans l’ensemble de l’Afrique du Sud. En 2016 /2017, 19016 personnes ont été assassinées, soit 34,1 pour 100 000 personnes. 61 domiciles ont été cambriolés chaque jour et environ 141000 personnes ont été volées avec circonstances aggravantes. « Quelle que soient les insuffisances des statistiques, on peut dire sans aucun doute qu’elles montrent que vous êtes beaucoup plus  susceptibles d’être assassiné si vous êtes un jeune Noir Sud-africain vivant dans une zone à haut risque », dit Gareth Newham de l’Institut d’Études sur la sécurité.
La question cruciale de la criminalité en Afrique du Sud touche toutes les catégories de la population et, en zone rurale, il apparaît qu’il s’agit davantage de crimes de droit communs touchant « Blancs » et « Noirs » que crimes politiques ou de revendication sectorielle. Un sommet consacré aux attaques de fermes, assassinats et vol de troupeaux a été organisé, en mai, par le ministère de l’Agriculture. « Nous devons trouver des solutions qui incluent des stratégies sécuritaires, des plans d’action et la réforme agraire », a déclaré le ministre Mike Mlengana, ajoutant que « si la terre était rendue aux gens, une Afrique-du-Sud moins violente pourrait naître grâce à un nouveau pas vers l’égalité ».

Source : Christine Abdelkrim-Delanne / Afrique Asie

 

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