L’extrême-droite en roue libre contre les migrants

L’extrême-droite en roue libre contre les migrants

Au moment où l’Assemblée nationale adoptait en première lecture
le projet de loi sur l’asile et l’immigration, des militants d’extrême-droite
investissaient la frontière franco-italienne près de Briançon
pour y mener une grande opération de communication anti-migrants.

 

La situation autour de l’accueil des migrants se complique un peu plus chaque jour à Briançon et dans les vallées voisines. Ce n’est pas la venue d’une milice d’extrême-droite se mettant en scène au col de l’Echelle, lieu de passage des migrants vers Briançon au moment où la loi Asile et Immigration était adoptée à l’Assemblée Nationale qui va aider à retrouver calme et sérénité pour poursuivre l’important travail d’hospitalité et de soutien mené par la population briançonnaise depuis plusieurs mois.

Cette mobilisation en faveur d’un accueil digne fait aujourd’hui face à trois sources de tension distinctes. La première concerne les flux de migrants traversant la frontière italienne, en constante hausse ces dernières semaines. A tel point que le « Refuge Solidaire », l’ancienne caserne réquisitionnée en juillet 2017 pour accueillir chaque jour les exilés, n’est plus en capacité de tenir un recensement précis des arrivées. Environ 250 personnes ont été hébergées sur les quinze premiers jours d’avril, soit deux à trois fois plus que lors des mois d’hiver. La capacité d’accueil, estimée à une trentaine de places, est chaque jour dépassée. D’autres lieux ont été temporairement occupés afin d’y loger les nouveaux arrivants : la gare de Briançon il y a deux semaines, puis une ancienne école quelques jours plus tard.

Sur place, le niveau d’épuisement des bénévoles est manifeste. Les témoignages se font de plus en plus graves face à cette situation jugée intenable. Il y a toujours plus de gens qui arrivent, dans des conditions toujours plus dantesques, car les moyens pour les accueillir restent les mêmes. D’autres profils entreprennent désormais le périlleux passage de la frontière : de plus en plus de familles, parfois avec de jeunes enfants, parfois des femmes enceintes, des gens en situation de handicap. Des drames ont parfois été évités de peu, comme lorsque cette maraude en mars a permis de sauver une femme enceinte de 8 mois et demi. Ce cas de figure risque de se représenter à l’avenir : avec la fonte des neiges, le rythme des arrivées pourrait augmenter dans les prochaines semaines.

Une situation dégradée dont tout le monde s’accorde à identifier le principal responsable : l’État, deuxième grande source de tension locale. Un État hors-la-loi, qui refuse aux migrants leurs droits fondamentaux. Depuis plusieurs mois, le constat est établi : rien n’est fait pour offrir la possibilité aux demandeurs d’asile d’instruire normalement leur dossier, tandis que les mineurs ne bénéficient jamais de la protection particulière qui leur est dû. Des associations italiennes accusent même la police française d’avoir falsifié l’âge de mineurs pour leur interdire de demander l’asile. De l’avis des associations, l’État devrait réquisitionner des locaux décents, mettre du personnel qualifié à disposition, et organiser un premier accueil, car ce n’est pas à des bénévoles de gérer de telles situation d’urgence.

Pour les organisations sur place, le gouvernement mise sur une stratégie du chaos. Même tonalité du côté de la municipalité. Si l’élan de solidarité qui s’est organisé localement a permis de répondre à l’urgence dans la dignité, les élus locaux se retrouvent à gérer au quotidien une question qui ne devrait pas rentrer dans les prérogatives de la commune. Face à ce drame humanitaire, la mairie a toujours tenu une position humaniste et responsable afin d’éviter que la situation ne devienne incontrôlable. Votée à l’Assemblée nationale, la loi Asile et Immigration ne change d’ailleurs rien aux obligations de l’État en matière d’asile. Tout mineur doit être pris en charge par le conseil départemental et tout demandeur d’asile doit pouvoir faire sa demande. Cela, au moins, n’est pas remis en cause, mais encore faut-il que les autorités l’appliquent réellement.

C’est dans ce contexte que la mouvance d’extrême-droite Génération identitaire a mené une opération de communication de grande envergure, le 21 avril, sur le col de l’Echelle, où une cinquantaine de militants ont symboliquement « pris possession » de la frontière en y déployant des banderoles et en inondant les réseaux sociaux de leurs photos. Une vraie démonstration de force, avec location d’hélicoptères et de 4×4 pour l’occasion, qui nécessite de gros moyens financiers, dont il serait particulièrement intéressant de connaître l’origine… Le groupuscule fascisant n’a en tout cas pas été inquiété par la police, qui l’a escorté jusqu’au col du Lautaret en début d’après-midi. Au même moment à Claviere, une contre-manifestation réunissait entre 150 et 200 personnes, Français et Italiens mélangés, qui ont rallié Briançon avec une trentaine de migrants. Avec un peu moins de considération de la part de la police française : six militants ont ainsi été placés en garde-à-vue pour « aide à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière », autrement dit le fameux « délit de solidarité » qui figure toujours bel et bien au menu du nouveau projet de loi. Par ailleurs, une plainte serait sur le point d’être déposée à la suite de l’agression d’un militant par plusieurs policiers, à l’issue de la manifestation, devant la gare de Briançon. La victime aurait été touchée aux cervicales et reçu des blessures entraînant une incapacité totale de travail (ITT) de 10 jours.

Pour les militants, il y a vraiment deux poids, deux mesures dans l’attitude des autorités, qui laissent une manifestation ouvertement raciste propager son discours de haine sous la quasi-protection des policiers. Ce qui est surprenant, c’est que cette action puisse se dérouler sans encombre dans cette zone particulièrement militarisée et surveillée dans laquelle les migrants et les personnes pacifiques qui leur viennent en aide sont pourchassés quotidiennement. Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb s’est contenté de renvoyer dos-à-dos les « groupes d’activistes d’ultra droite et d’ultra gauche qui sont respectivement à l’origine des incidents ». Avant d’annoncer un renforcement des contrôles et de la présence policière sur place, dès le 22 avril. Cette instrumentalisation des extrêmes au profit d’une logique répressive ne doit pas masquer le travail de fond que mènent les Briançonnais. Ne pas répondre pas aux manœuvres de l’État, ne pas céder à la peur véhiculée par l’extrême-droite, mais continuer d’affirmer des valeurs de fraternité. Un message qui n’est pas encore tout à fait parvenu aux autorités.

 

Gilles GESSON
(avec Basta)

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