ETA : des bombes au pardon

ETA : des bombes au pardon

Fondée en 1959 pour lutter contre le franquisme et pour l’indépendance d’Euskadi, le Pays basque, l’organisation ETA (Euskadi Ta Askatasuna – Pays basque et liberté) a déposé les armes, annoncé sa dissolution début mai et exprimé sa volonté de demander « pardon pour la douleur causée aux citoyens et citoyennes qui n’ont eu aucune responsabilité dans le conflit ». De son côté, le pouvoir espagnol devra montrer sa volonté de paix en abandonnant sa politique de « vengeance » envers les prisonniers basques.
Le chemin vers la paix fut long. Soixante ans de terrorisme qui se sont soldés par plus de 3 000 attentats et plus de 800 morts, nécessiteront sans doute plus qu’une demande de pardon, « sélective » selon les associations espagnoles et basques de victimes. La société basque très divisée sur la question de l’indépendance et de la stratégie meurtrière d’ETA aura besoin de temps pour cicatriser ses blessures. Mais pour ceux qui, depuis de longues années, à l’intérieur de l’organisation, prônaient l’ouverture de négociations avec le pouvoir espagnol et la fin inévitable de la lutte armée, c’est indéniablement une victoire. Ils le firent, pour certains, au péril de leur vie, comme Dolores Gonzàlez Catarain, alias Yoyes, une dirigeante d’ETA, assassinée pour trahison le 10 septembre 1986, à 32 ans, ou Miguel Francisco Solaun éliminé par les siens en 1984.
José Luis Alvarez Santacristina, alias Miguel Garcia, alias Txelis, est l’un de ceux qui ont prôné la fin de la lutte armée et le retour à la paix. C’est à la porte d’Afrique Asie qu’il a croisé mon chemin en 1984. Miguel Garcia, c’est ainsi qu’il s’est présenté, un jour, rue d’Uzès, à Paris, où se trouvaient les bureaux du journal. Il m’expliqua qu’il voulait un rendez-vous avec Simon Malley pour négocier un dossier spécial sur Euskadi, la Communauté autonome basque, financé par le gouvernement autonome. Nous avons discuté un peu, il m’avait dit être en train de faire une thèse de philo à la Sorbonne, sur Wittgenstein, qu’il a d’ailleurs obtenue avec mention « très honorable ». Nous avons parlé Pays basque, étant Basque moi-même, et sympathisé. Simon a refusé de faire ce dossier, un sujet « européen » qui n’entrait pas dans la ligne du journal.
Par la suite, nous sommes devenus amis et Miguel s’intégra dans le cercle d’amis internationalistes où les discussions politiques allaient bon train. Par mes liens avec l’ANC, il a connu Dulcie September et organisé, avec le gouvernement basque, son accueil à Guernica où elle avait été reçue avec tous les honneurs et où une plaque a été apposée en sa mémoire. À cette époque, les manifestations contre le régime d’apartheid s’étaient développées dans le monde entier et l’accueil des Basques avait fortement marqué la représentante de l’ANC en France, assassinée en 1988 à la porte de son bureau, à Paris.
Au fil du temps et des discussions, Miguel nous fit comprendre qu’il était membre d’Herri Batasuna (Union Populaire), organisation basque légale créée en 1978, en réalité le bras politique d’ETA. Mais Miguel était un « légal », étudiant en France avec une bourse du gouvernement basque. Cependant, pour un certain nombre de raisons, j’ai commencé à me demander si son engagement n’allait pas au-delà de certaines limites acceptables. Autant j’avais soutenu ETA dans sa lutte contre le franquisme, autant j’étais critique lorsque l’organisation était devenue paramilitaire « terroriste » (assassinats de civils, attentats meurtriers), adoptant des pratiques mafieuses pour financer la lutte armée (enlèvements, rançons, narcotrafic).
Puis, nous n’avons plus vu Miguel. Jusqu’à ce soir d’été 1986, où, alors que j’étais en vacances en famille, à Biarritz, quelqu’un sonna à la porte à l’heure du dîner. Deux inconnus, jeunes, se présentent. Ils me demandent de les suivre, si je veux bien, sur demande de Miguel. C’est urgent et très important, me disent-ils.
À cette époque, la situation des réfugiés politiques basques, légaux ou illégaux, est tendue. Les commandos du GAL (commandos de la mort du gouvernement espagnol) mènent des opérations et assassinent à Bayonne, Bordeaux et ailleurs. Dans les prisons espagnoles, les militants d’ETA sont torturés. En France, nous vivons sous le régime de la cohabitation, François Mitterrand président, Jacques Chirac, Premier ministre, Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur. Depuis l’arrivée de la droite au pouvoir à l’issue des élections de mars 1986, Charles Pasqua a immédiatement procédé à des arrestations de réfugiés politiques (Basques, Kurdes, Turcs, Italiens particulièrement) et à des extraditions. Certains risquent la peine de mort dans leur pays, s’ils sont extradés, les Kurdes notamment. Nous nous relayons pour assister aux audiences de ceux que nous connaissons. Dans ce contexte, je n’hésite pas, je les suis.
Nous partons en voiture dans la nuit, une longue route vers l’intérieur, sans échanger un mot. Nous arrivons dans une ferme perdue quelque part vers Saint-Jean-Pied-de Port, je pense. Miguel est là. Les propriétaires se sont éclipsés. Il m’explique, alors, que « Txomin » qui est arrivé au Gabon, va être incessamment extradé en Espagne s’il ne trouve pas un autre pays d’accueil.
Je connais le nom de Txomin depuis longtemps. Qui est « Txomin » Iturbe Abasolo ? Txomin était, pour tous, « le grand » dirigeant charismatique d’ETA. Il avait fait l’objet de nombreuses tentatives d’assassinat et s’était réfugié en France, plus ou moins clandestinement. Si, à la fin des années 1970, il fut désigné par ETA comme interlocuteur privilégié pour d’hypothétiques négociations, il fut, aussi et paradoxalement, le noyau de la faction militaire dans les luttes internes entre « poli-milis » et « milis ». ETA dont l’histoire est très complexe, est divisée, les lignes sont floues. Le 22 août 1984, le ministre Barrionuevo déclarait au journal El Pais qu’il était prêt à dialoguer directement avec Txomin si cela pouvait contribuer à ramener la paix. Le premier contact avec un représentant du gouvernement de Felipe Gonzàlez a lieu cette même année, à Paris. Des échanges informels se poursuivront par intermittence tout au long des années suivantes.
Cependant, alors qu’il avait été convenu de donner plus de visibilité aux négociations, Txomin était appréhendé par les autorités françaises le 27 avril 1986, à l’initiative de Jacques Chirac et de Charles Pasqua. Les tenants de la ligne « dure » d’ETA profitaient de sa détention pour s’imposer, m’expliquait Miguel plus tard. Txomin et son charisme ajouté au nouveau rôle qu’il pouvait jouer dans ces pourparlers de paix, était devenu une patate chaude pour la France. Les divergences sur l’accueil en France de réfugiés politiques et sur l’extradition, entre François Mitterrand et Jacques Chirac allaient aboutir au compromis de son expulsion au Gabon le 13 juillet 1986.
Miguel qui connaissait Afrique-Asie et ses liens étroits avec certains pays « progressistes », m’avait donc sollicitée pour savoir si nous ne pouvions pas lui trouver un point de chute par l’intermédiaire de nos relations. Je rentrai aussitôt à Paris et en parlai à Simon Malley et à ma consoeur Augusta Conchiglia. Nicaragua, Angola, Cuba, Algérie, Madagascar ? L’Algérie accéda immédiatement à la demande de Simon. Txomin partit le 5 septembre à Alger, puis à Médéa, lieu de sa résidence. En Algérie, il rencontrait à plusieurs reprises des représentants du pouvoir espagnol. Cependant, le 27 février 1987, il trouvait la mort dans un accident de voiture sur la route de Médéa, à Berouaghia, la « route de la mort », comme on avait l’habitude de l’appeler. La version communiquée par les autorités officielles et les porte-parole d’ETA est contestée par certains qui parlent d’un accident mortel au cours d’un entraînement militaire, voire d’un assassinat. La thèse de l’accident reste, cependant, la plus plausible, compte tenu des témoignages.
Le 15 septembre suivant (1986), je fus blessée dans l’attentat de la préfecture de police perpétré par la bande Fouad Ali Salah (CSPPA-Hezbollah) qui marqua cette période de terreur à Paris par quatorze attentats dans de lieux publics, le métro ou le RER. Deux ou trois jours après mon hospitalisation à l’Hôtel-Dieu, Miguel Garcia entra dans ma chambre comme un fou. Il était tard, les visites étaient terminées depuis longtemps. Il était bouleversé. Ses grands yeux bleus au bord des larmes. J’étais en colère et lui exprimai ma pensée. « Tu vois, voilà ce que vous faites ! Ça ne devrait pas t’émouvoir » Il m’a alors expliqué, complétement angoissé, les divisions au sein d’ETA. « On est complètement dépassés par les jeunes qui veulent continuer la lutte armée », dit-il. Je le sens vraiment très bouleversé. Il m’explique longuement toute cette histoire de négociations et de volonté de paix. Il me parle de Txomin. Cependant, comme son arrestation le montrera, six ans plus tard, il continuera de respecter la discipline et la ligne militaire d’ETA tout en prônant les négociations et la fin de la lutte armée.
En effet, le 29 mars 1992, à 20h, à la télé. Le ministre de l’Intérieur, Philippe Marchand, annonçait l’arrestation, la veille, à Bidart, de la « troïka » dirigeante d’ETA : Francisco Mugica Garmendia, alias « Pakito » ou « Artapalo », Jose Luis Alvarez de Santacristina, dit « Txelis », présenté comme l’idéologue d’ETA, et de son principal spécialiste des explosifs Arregui Irostarbe, dit « Fitti ». La photo de Santacristina ne fait aucun doute : c’est Miguel. C’était donc bien un dirigeant d’ETA, l’un des instigateurs de la « kale borroka », la « guerrilla urbaine » et de la méthode d’extorsion de fonds auprès des entrepreneurs basques, « l’impôt révolutionnaire », d’après la presse. Il est, également, accusé, alors, d’avoir été l’instigateur de l’assassinat d’un professeur de droit, Manuel Broseta, en janvier 1992.
Miguel est condamné à dix ans de prison en France en 1997, puis extradé en Espagne en 1998 où il est directement remis à la justice espagnole, condamné à 36 ans, incarcéré à la prison de Nanclares de Oca, aujourd’hui à celle de Martutene dans un quartier sud de Saint-Sébastien. Depuis son arrestation en 1992 et de sa cellule à la Santé, puis en prison en Espagne, Miguel n’a cessé de s’exprimer et d’appeler ETA à déposer les armes et à « mettre fin aux attentats sanglants ». Il condamne, également, l’assassinat du député du PP Miguel Angel Blanco, le 13 juillet 1997. En 1998, il est expulsé d’ETA pour « tentative de scission au sein de l’organisation ».
Mais la tendance pacifiste est déjà suffisamment forte pour ébranler les partisans de la violence, et les discussions avec la justice espagnole (le juge Garçon, entre autres, qui vient le voir en prison) sont déjà amorcées. En septembre 1998, ETA déclare une trêve, le 3 novembre, le président Aznar demande l’ouverture de pourparlers pour un cessez-le-feu définitif. Mais les divisions au sein d’ETA sont de plus en plus radicales, et les partisans de la lutte armée l’emportent encore.
En 2011, Miguel va, ensuite, plus loin en s’engageant à « réparer le mal occasionné par des gestes concrets » et pose directement la question du pardon. Il demande pardon, en effet, à la famille de Yoyes. Il est, alors, considéré par ETA comme le « repenti n° 1 » et comme un « traître » qui a vendu son âme pour des privilèges. Depuis 2003, le Code pénal espagnol soumet, en effet, aux 579 prisonniers basques trois conditions pour bénéficier d’aménagements de peine : une lettre de pardon aux victimes, la condamnation de la « violence terroriste » et l’engagement à indemniser les victimes (condition qui restera aléatoire). Miguel Garcia a, donc, bénéficié de factodu système de « prison atténuée » (semi-liberté) qui lui permet de sortir et de travailler pendant la journée. Il a trouvé un poste d’enseignant après avoir été refusé par plusieurs établissements.
José Luis Alvarez Santacristina alias « Txelis », alias Miguel Garcia qui est en prison depuis 26 ans, a-t-il été un traître ? Le « repenti n° 1 » ? Certainement pas et, outre demander pardon aux victimes, ETA devra reconnaître ceux des siens qui depuis des années, se sont engagés dans le processus de paix, quoi qu’il en soit de leurs responsabilités par ailleurs. En janvier 2014, 63 anciens détenus de Durango libérés au cours des derniers mois, déclaraient publiquement leur abandon de la violence. Au micro lisant le manifeste, José Antonio Lopez Ruiz, dit « Kubati », assassin de Yoyes. Kubati et ses compagnons n’auront aucun mot pour leurs victimes. Deux semaines plus tard, 500 prisonniers basques demandaient à bénéficier du système d’aménagement des peines.
Jose Luis Santacristina n’a été ni un traître, ni un repenti. Les innombrables appels à la paix lancés à ETA depuis sa cellule étaient politiques, même si cet ancien séminariste avant de devenir marxiste et « ettara », avait fait un retour vers la religion depuis son incarcération en France. Il a défendu cette ligne depuis de nombreuses années, comme Txomin et Yoyes, et s’y est tenu. Il va aujourd’hui plus loin, en demandant que le pardon soit adressé individuellement aux familles victimes des actions d’ETA par leurs auteurs.
ETA a officiellement abandonné la lutte armée en 2011. Grâce aux « Artisans de la paix » qui se sont fait connaître en décembre 2016 (opération armes d’ETA à Louhoussoa), l’organisation a déposé les armes en 2017. Après avoir consulté ses membres en février 2018, l’organisation a annoncé sa dissolution début mai. Le 20 avril, ETA publiait un communiqué de pardon pour « la douleur causée aux citoyens et citoyennes qui n’ont aucune responsabilité dans le conflit ». Pas suffisant, ont réagi les familles de victimes.
En Pays basque « sud » et « nord » (Espagne, France), reste la lutte populaire et le mouvement « Etxerrat » (retour à la maison) pour la fin des mesures d’exception appliquées à 62 prisonniers basque en Espagne et en France, la fin de la dispersion et de l’éloignement, et la libération des détenus gravement malades. En 2018, Xabier Rey « Antxo » est mort à l’âge de 38 ans, dans la prison andalouse de Puerto de Santa Maria à 1 050 kilomètres de chez lui. Il avait été arrêté en 2008 et condamné à 26 ans de prison pour appartenance à ETA et subissait le régime de premier degré, soit isolement partiel et restriction de la vie en commun. Les exemples des conditions carcérales très dures appliquées aux prisonniers basques en Espagne sont nombreux. Dix-huit prisonniers basques sont morts dans les prisons espagnoles où 368 « etarras » purgent des peines à vie pour certains. En outre, l’éloignement des lieux de détention ne permet pas aux familles de les visiter. En France, le 12 février, la Justice française a officialisé son intention de rapprocher les 70 prisonniers basques de la frontière, à Lannemezan et Mont de Marsan.
ETA a respecté ses engagements, l’État espagnol devra, lui aussi abandonner sa politique de « vengeance », car c’est bien de cela qu’il s’agit en Espagne, à l’égard des militants et activistes de l’organisation basque, si l’on veut vraiment la Paix.

Source : Christine Abelkrim-Delanne pour Afrique Asie.

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