La France coopère avec un régime qui pratique la torture et bâillonne les journalistes

La France coopère avec un régime  qui pratique la torture et bâillonne les journalistes

Pas étonnant de retrouver du matériel français sur les terrains de combat égyptiens : Paris est devenu le premier exportateur d’armes vers le Caire
et son régime qui réprime toute opposition.
Dans ce conflit, les risques de violations des droits humains sont sérieux.

 

L’Egypte  un pays où la situation des droits humains est terrifiante. Emprisonnement, torture, disparitions forcées, exécutions… La répression vise toute forme d’opposition, les médias, et plus récemment les homosexuels, traqués sur les réseaux sociaux, raflés, mis en prison.
            Pas de quoi refroidir la France, pour qui l’Égypte reste un très bon client. Malgré l’embargo sur les ventes d’armes demandé par l’Union européenne (UE), malgré l’utilisation de blindés et véhicules Sherpa vendus par Renault contre des manifestants en 2013, le gouvernement a continué à approuver les exportations de matériel militaire et de surveillance au Caire. Plus de 14 milliards d’euros d’exportations de matériel militaire à l’Égypte approuvé en 2016, dont un peu plus de 2 millions d’euros pour des armes de petit calibre, près de 4,5 milliards pour la catégorie « bombes, torpilles, roquettes, missiles, autres dispositifs et charges explosifs », et près de 5 milliards de « matériel électronique et véhicules spatiaux ». Selon les données de l’organisation SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), la France est aujourd’hui devenue le premier fournisseur d’armes de l’Égypte, devant les États-Unis. L’Égypte est aussi le premier client de la France, captant 25 % de toutes ses exportations militaires. Dassault avec ses Rafales, Naval Group (DCNS) avec ses Mistral et ses corvettes, Renault Truck Defense et ses blindés, Thalès et Airbus avec leur satellite de télécoms militaires, Safran et son drone Patroller… Tous les grands noms de l’industrie de la « défense » française profitent du juteux marché égyptien.
            N’en déplaise à la ministre des Armées Florence Parly, quand on vend des armes à un pays étranger, celui-ci peut toujours les utiliser. Et pas forcément à bon escient, en particulier quand ce pays ne semble pas respectueux du droit international humanitaire. « Le jour de la signature du premier contrat de vente des Rafales, en 2015, l’armée de l’air égyptienne menait un raid à Derna, en Libye, qui avait fait sept victimes civiles, ce qui constitue un risque de crime de guerre », rappelle Amnesty France.
            Depuis le 9 février, c’est au Sinaï que l’armée égyptienne est déployée, dans une vaste opération anti-terroriste dont on ne sait pratiquement rien. Les observateurs des organisations des droits humains et les journalistes ne sont pas les bienvenus dans la péninsule qui sépare l’Égypte de Gaza. Le Sinaï est en proie à des insurrections depuis 2011. Ismaïl al-Iskandarani, l’un des rares journalistes à avoir couvert la région, est en prison depuis plus de deux ans, arrêté et détenu sans charge ni procès. L’illustration du verrouillage de cette zone abandonnée par l’État égyptien et dans laquelle les civils ont dû faire face à la démolition de quartiers entiers et des déplacements forcés dans des campagnes anti-insurrectionnelles du pouvoir central. Le terrorisme se nourrit de l’abandon du Sinaï, de son manque de développement et de la répression.
            De la guerre menée ces derniers mois au Sinaï, et présentée comme une « épopée nationale », on ne sait donc pas grand-chose. Quelques informations commencent à sortir sur les pénuries de denrées alimentaires et de médicaments causées par le siège de la région. Plus grave : le 1er mars 2018, Amnesty confirme l’utilisation de bombes à sous-munitions dans le nord Sinaï, des armes interdites dont une partie se transforme en mine antipersonnel, et qui fait des ravages chez les civils.
            Des armes françaises sont-elles utilisées pour commettre des violations ? Là encore, difficile d’obtenir des informations précises sur une zone soumise à un black-out. Compte tenu des volumes d’équipements livrés par la France au Caire, c’est une vraie possibilité. Sur les images de la communication officielle sur l’opération Sinaï 2018, on aperçoit déjà des véhicules Renault Truck Defense. Comme au Yémen, compte tenu du risque très élevé de violations du droit international humanitaire sur le terrain, la France pourrait voir sa responsabilité engagée, car elle a signé des engagements à ne pas exporter d’armes dans ce genre de contextes.
            Au-delà des exportations d’armes, la France pourrait également être présente sur plusieurs volets de la répression interne. Des sociétés françaises ont été épinglées pour avoir vendu du matériel de surveillance au gouvernement al-Sissi. Fin 2017, la FIDH a porté plainte contre Nexa Technologies, dont les systèmes de surveillance auraient pu servir à des opérations de répression. L’enquête pourrait conduire à une mise en examen pour complicité de tortures et disparitions forcées. Tout récemment, le magazine Télérama publiait de nouvelles informations sur la vente d’équipements similaires par la société française Ercom. Ces systèmes permettent d’intercepter des appels, des SMS, et de croiser des informations pour localiser n’importe qui. Un cauchemar dans un pays où les défenseurs des droits ou les journalistes se retrouvent communément sous les verrous.
            Autre modalité de coopération : les formations, via le programme Euromed Police, financé par l’UE et dont le leader est Civipol, la société de conseil et de service du ministère de l’Intérieur français. L’objectif est de renforcer « la coopération sur les questions de sécurité entre les pays partenaires du sud de la Méditerranée », dont l’Égypte, à travers des projets avec la police locale. Les séminaires de renforcement des compétences touchent des domaines variés, de la gestion de grands événements sportifs à la lutte contre la cybercriminalité. Des savoir-faire qui pourraient aussi être utilisés dans la dispersion de manifestations pacifiques ou la traque d’opposants en ligne. En octobre 2017, l’Allemagne a d’ailleurs fini par annuler un atelier de formation sur la surveillance en ligne avec les autorités égyptiennes, de crainte que ces techniques puissent être utilisées dans la répression contre certains groupes, notamment les homosexuels. Dans son rapport mondial 2018, Human Rights Watch parle d’une « répression féroce » en Égypte. Pour l’ONG, l’usage généralisé de la torture par la police pourrait constituer un crime contre l’humanité.
            Comment expliquer la complaisance française à l’égard de son partenaire égyptien ? À côté des bénéfices économiques pour les entreprises impliquées, Emmanuel Macron mettait en avant le « contexte sécuritaire » spécifique auquel doit faire face le général al-Sissi, et en premier lieu la menace terroriste. Cela ne justifie pas tout. Peut-on accepter des exécutions extrajudiciaires sous prétexte de lutte contre le terrorisme ? De même que pour sa complicité passive dans les crimes de guerre commis par l’Arabie Saoudite au Yémen, la France et certaines de ses entreprises pourraient un jour être jugée pour leur collaboration avec le régime al-Sissi (qui, rappelons-le, n’est pas le mari de l’impératrice…).

 

Gilles GESSON
(avec Basta)

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