Ces trois grandes familles qui boivent du petit lait

Ces trois grandes familles qui boivent du petit lait

« C’est la crise ! » Mais tout dépend pour qui. En 2017, les quarante plus grandes entreprises françaises ont engrangé plus de 93 milliards d’euros de bénéfices. Et dans le secteur laitier, alors que les éleveurs ont vu leurs revenus baisser de 40 %, les trois plus grandes fortunes liées à l’industrie du lait ont ajouté plusieurs milliards d’euros à leurs patrimoines en trois ans.

Apparemment, la crise agricole n’est pas la même pour tout le monde. Depuis trois ans, les trois plus grandes familles laitières françaises, qui possèdent de nombreuses marques de premier plan, ont vu leur fortune augmenter de 48 % en moyenne. Des milliards d’euros prélevés sur la valeur ajoutée produite par la filière, tandis que la majorité des éleveurs fait face à des difficultés financières de plus en plus insupportables, à tel point que les petites exploitations ferment les unes après les autres.
Une tendance que la libéralisation du marché du lait, en favorisant les grosses exploitations possédant les coûts de production les plus faibles, et donc les plus compétitives sur les marchés, a contribué à accélérer. Piliers du marché agricole européen depuis 1984, les quotas laitiers ont été abandonnés en avril 2015. L’ouverture du marché à la concurrence était réclamée en France par les industriels défendant un modèle d’exploitation intensif et par les gouvernements des États privilégiant déjà ce type de production laitière intensive (Allemagne, Pays-Bas et Autriche). Le système des quotas, mis en place au début des années 1980 pour réguler une production de lait excédentaire, consistait à limiter, pays par pays, les volumes produits, avec des pénalités dissuasives en cas de dépassement. En disparaissant, cette mesure de régulation a laissé le secteur soumis à une concurrence accrue et à la seule loi du marché, notamment aux pressions exercées par les groupes industriels qui achètent le lait aux éleveurs pour le transformer.
En janvier 2014, soit un peu plus d’un an avant la suppression des quotas, le prix du lait atteignait son maximum en France, dépassant la barre des 400 euros les 1 000 litres. Les industriels, soutenus par Bruxelles, veulent alors se tourner vers la Chine, où la demande de lait étranger est forte suite à de nombreux scandales sanitaires. Les industriels y voient une opportunité économique sans précédent, avec un marché de plus d’un milliard de consommateurs potentiels. Ils affirment qu’en maintenant une demande forte, cette stratégie tournée vers l’exportation maintiendra des prix suffisants.
Sauf que les estimations de cette demande s’avèrent largement surévaluées. La Chine ralentit considérablement ses importations de poudre de lait en 2015 avant de se tourner vers d’autres pays que la France, comme la Nouvelle-Zélande. L’embargo russe décidé en août 2014 suite aux sanctions occidentales dans le cadre de la crise ukrainienne, renforce la baisse de la demande. Le lait français est privé de deux débouchés majeurs, alors que les agriculteurs sont poussés à produire au maximum depuis la fin des quotas. Les prix s’effondrent.
Les agriculteurs se retrouvent alors seuls face à la volatilité du marché. Et surtout face aux sociétés de l’industrie laitière, qui ont pu profiter de la concurrence renforcée pour baisser encore leurs prix d’achat. Les grandes familles de l’industrie laitière ont pu continuer à s’enrichir, et même à engranger des marges considérables tandis que les petites exploitations subissaient un rapport de forces totalement à leur désavantage. En mars 2016, sous la pression française, les ministres de l’Agriculture de l’UE se sont mis d’accord sur une limitation temporaire de la production, visant à faire remonter des prix en chute constante. Cependant, aucun mécanisme d’aide financière n’a été décidé, ce que revendiquait même la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), réputée très libérale et plutôt tournée vers la défense des gros exploitants.
Depuis, la chute continue. On estime le seuil à partir duquel les producteurs laitiers commencent à gagner leur vie à 390 euros les 1 000 litres. Au mois de juillet 2016, le prix tombe à 294 euros, avant de remonter légèrement, puis de marquer à nouveau le pas début 2017. Entre 2014 et 2017, le prix payé au producteur a diminué de près de 10 %.
La domination des industriels sur la filière se traduit par une répartition des marges très inégale. Les industriels et distributeurs augmentent leurs marges depuis des années. A partir de 2015, ce n’est pas seulement le prix du lait qui diminue, mais aussi la part de la valeur ajoutée qui revient aux producteurs. En 2014, les agriculteurs récupéraient en moyenne 43,3 % du prix d’une bouteille de lait. En 2016, ce chiffre tombe à 31 %. La marge des industriels n’a cessé d’augmenter depuis 2001, et a fortiori depuis 2014, tandis que les éleveurs voyaient leur revenu moyen s’effondrer.
En 2014, selon les chiffres fournis par le ministère de l’Agriculture, le revenu moyen d’un éleveur laitier était de plus de 30 000 euros annuels, en augmentation de 27 % par rapport à l’année précédente. Deux ans plus tard, il s’effondrait à 14 515 euros. Une chute de près de 52 %. Il faudra attendre la fin de l’année 2018 pour connaître les chiffres de 2017, qui ne devraient pas modifier la situation. Ces moyennes masquent cependant de grandes disparités régionales. Et des situations qui peuvent être encore plus dégradées. Les écarts sont encore plus marqués au regard de la taille des exploitations. Entre 2010 et 2015, 19 % des exploitations laitières ont disparu.
Mais pour les industriels, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Les familles Besnier, Fiévet et Bongrain se distinguent en détenant la majorité du capital d’une entreprise du top dix de l’industrie laitière. Trois seigneuries laitières à la française, qui font aussi chacune partie des 100 plus grandes fortunes hexagonales en 2017.
Petits-enfants d’André, le fondateur de l’entreprise, Emmanuel, Marie et Jean-Michel Besnier détiennent 51 % du groupe Lactalis, le premier groupe transformateur fromager mondial, qui réalise en 2016 un chiffre d’affaires de 17,5 milliards d’euros. Ils forment l’une des quinze familles les plus fortunées de France, autour des 8,5 milliards d’euros en 2017. Leur patrimoine a continué de progresser malgré la libéralisation du marché du lait et la crise de l’été 2016, augmentant de plus de 38 % entre 2014 et 2017, de 6,21 à 8,57 milliards d’euros.
Créé en 1921 par la famille Fiévet, Unibel détient 71 % des actions des Fromageries Bel (implantées dans 30 pays et commercialisant ses produits dans plus de 120.). En 2016, Unibel a réalisé un chiffre d’affaires de 1,4 milliard d’euros. La famille Fiévet pèserait plus de 2,7 milliards d’euros en 2017, ce qui la classe parmi les 40 plus grandes fortunes françaises. Ce patrimoine aurait augmenté de plus de 86 % depuis 2014.
Arrive ensuite la famille Bongrain qui est actionnaire à 66,6 % de Savencia (qui s’appelait Bongrain SA jusqu’en 2015). Deuxième groupe fromager français derrière Lactalis, et quatrième en termes de chiffre d’affaires avec plus de 4,4 milliards d’euros en 2016, Savencia est un groupe familial indépendant. En 2017, Alex Bongrain et sa famille cumulaient une fortune dont le montant est estimé entre 720 et 950 millions d’euros selon les sources. Soit une hausse moyenne de plus de 58 % en quatre ans, comparée à un patrimoine évalué à 527,5 millions d’euros en 2014.
Les Besnier, Fiévet et Bongrain peuvent alors scander en chœur : « Vive la crise ! »

(Avec Basta)

 

Leave a Reply

Your email address will not be published.