Nouvelle victoire contre les bétonneurs

Nouvelle victoire contre les bétonneurs

Le tribunal de Cergy-Pontoise a annulé l’arrêté préfectoral autorisant l’urbanisation des terres fertiles du triangle de Gonesse par un projet démesuré de centre commercial et de loisirs aux impacts environnementaux dévastateurs.

Aux portes de la capitale, les terres fertiles et encore vierges de toute urbanisation du triangle de Gonesse (Val d’Oise) suscitent depuis plusieurs décennies la convoitise des aménageurs. Bureaux, entrepôts, technopôle, chacun spécule sur la meilleure manière de bétonner ces centaines d’hectares encore cultivés. Depuis 2006, l’établissement public d’aménagement Plaine de France projette d’y créer une zone d’aménagement concerté (ZAC).
En février 2010, Nicolas Sarkozy, alors président de la République, veut dynamiser le Grand Paris en multipliant les projets d’urbanisation. Lors d’une interview à la revue Architecture d’aujourd’hui, il révèle que « le groupe Auchan souhaite construire un très grand complexe commercial, culturel, sportif et récréatif, un équipement unique dédié aux cultures européennes, qui possèderait une architecture exceptionnelle. Ce prototype d’un nouvel urbanisme commercial à visage humain pourrait constituer un repère important du nouveau Paris, et je serais heureux qu’il voie le jour dans un quartier sous-équipé du nord-est parisien, entre Paris et Roissy. Après avoir défiguré tant de paysages, tant d’entrées de villes, l’urbanisme commercial et industriel doit aussi faire sa révolution, nous devons l’encourager ».
Europacity est né, même s’il n’est ni explicitement nommé ni précisément localisé. Ce sera chose faite quelques mois plus tard : lors du débat public sur les projets de réseaux de transport du Grand Paris, Christophe Dalstein, directeur d’Alliages et Territoires, filiale d’Immochan (la branche immobilière d’Auchan), confirme le projet d’implanter un immense centre commercial et de loisirs sur la future ZAC du triangle de Gonesse, à la condition de pouvoir disposer d’une gare à proximité.
Mais le 6 mars 2018, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise porte un coup fatal au projet Europacity en annulant l’arrêté du 21 septembre 2016 du préfet du Val-d’Oise qui autorisait la création de la ZAC du triangle de Gonesse, devant accueillir le méga-complexe commercial. Motif : « L’étude d’impact mise à disposition du public dans le cadre de l’enquête publique, ayant eu lieu du 25 avril au 25 mai 2016, était insuffisante sur plusieurs points ».
Et ces points sont nombreux : « Le dossier mis à disposition du public ne précisait pas suffisamment de quelle manière les besoins énergétiques du projet allaient être couverts. Le tribunal a également relevé que l’étude était insuffisante s’agissant de l’incidence du projet sur la qualité de l’air, compte tenu notamment des émissions de CO2 induites par les déplacements de touristes, eu égard à la création d’Europacity. Enfin, le tribunal a estimé que l’étude d’impact n’avait pas suffisamment procédé à l’évaluation des incidences environnementales du projet cumulées à celles des travaux de création de la ligne 17, alors que les deux projets sont liés », a jugé le tribunal. Qui a rappelé « l’importance de l’impact potentiel de ce projet sur l’environnement, compte tenu notamment de la suppression de 280 hectares de terres agricoles ».
Le méga-complexe commercial Europacity, porté par Immochan et cofinancé par Wanda, géant chinois de l’immobilier, devait à lui seul occuper 80 hectares de la ZAC. Ce projet à 3 milliards d’euros de commerces, hôtels, restaurants et équipements culturels et sportifs (une piste de ski sous cloche y était même envisagée !) espérait drainer 31 millions de visiteurs par an dans une zone où toute construction de logement est exclue, à cause des nuisances causées par les aéroports de Roissy-Charles-de-Gaulle et du Bourget.
Pour Me Étienne Ambroselli, l’avocat des opposants à Europacity, cette entreprise démesurée se conjugue déjà au passé. « La décision du tribunal est un coup d’arrêt. Il faut être très clair : ce projet de ville aéroportuaire est complètement incompatible avec la lutte contre le changement climatique. Il est impossible de démontrer qu’il n’aura aucun impact sur la qualité de l’air et les émissions de gaz à effet de serre, puisqu’il est censé encourager les transports aériens. » L’avocat se montre confiant pour la suite. « L’État français veut donner des leçons à tout le monde en matière de lutte contre le changement climatique, il ne devrait donc pas s’acharner dans cette urbanisation. L’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes procède de la même logique. »
Bernard Loup, du Collectif pour le triangle de Gonesse, a accueilli la nouvelle avec joie et soulagement. « C’est une excellente nouvelle ! Le jugement va tout à fait dans le sens de l’avis de l’Autorité environnementale sur ce dossier. Désormais, on espère qu’Europacity va finir par être abandonné, car les éléments défavorables s’accumulent : le report de la ligne 17 du métro (à 2027 au lieu de 2024), l’annonce d’un investissement de deux milliards d’euros et la création de trois nouvelles zones thématiques dans Disneyland Paris, le parc d’attractions concurrent. Pour eux, ce sont des nuages qui s’amoncellent, pour nous, des éclaircies ! »
Pour l’ingénieur urbaniste Robert Spizzichino, la décision du tribunal administratif n’aurait pas pu être différente. « L’enquête publique pour la déclaration d’utilité publique  de la ZAC a été lancée précipitamment en fin d’année dernière. Elle a réuni 3 500 avis, pour la plupart négatifs, qui pointaient les impacts environnementaux et les incertitudes du projet : hypothèses sur le trafic, impact sur le commerce local, partage de la gestion entre Europacity et l’État. » Et de rappeler les avis négatifs de l’Autorité environnementale et du commissaire enquêteur dans le cadre de l’enquête publique sur la révision du plan local d’urbanisme (PLU) de Gonesse, que les communes concernées avaient royalement ignorés pour valider le projet en septembre 2017. Les opposants ont également déposé un recours contre cette modification du PLU, qui autorise l’urbanisation du triangle de Gonesse. Me Etienne Ambroselli n’attend pas la décision du tribunal avant l’été, mais se montre confiant. « Ce sera le même juge et les arguments seront les mêmes, il n’y a pas de raison que la décision rendue soit différente. »
Pour les promoteurs du projet Carma, qui souhaitent cultiver sur les limons fertiles de Gonesse un pôle d’excellence de l’agro-écologie périurbaine avec céréales et maraîchage bio, ce jugement est aussi une lueur d’espoir. « Nous nous tenons à disposition des collectivités locales pour mettre à profit le projet Carma pour leur territoire, indique Anne Gellé, de Terre de liens. Un énième centre commercial assorti d’une ZAC n’est pas un projet moderne du point de vue de l’aménagement du territoire, des attentes de la population, du climat… Il serait logique qu’un projet différent voie le jour, surtout dans une région aussi intéressante du point de vue des terres agricoles. »
En attendant, les opposants entendent poursuivre la mobilisation, avec un rassemblement le 27 mai prochain sur le triangle de Gonesse. « Même si l’on ne pense pas que la décision du juge soit suffisante pour empêcher l’urbanisation de ces terres agricoles, elle ne peut que nous encourager et nous donner l’espoir d’aller au bout », conclut Bernard Loup.

(Avec Reporterre)

 

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