Le Larzac et la Légion étrangère

Le Larzac et la Légion étrangère

L’annonce du ministère de la Défense du 31 juillet 2015 selon laquelle un régiment de la Légion étrangère allait prendre ses quartiers sur le Larzac, a surpris. Comment ? « On» osait densifi er la présence militaire sur le Larzac, haut lieu de la résistance antimilitariste des années 1970 ? De l’extérieur, on s’attendait à une levée de boucliers. Mais le « Larzac» est resté bien silencieux… Alors, quelques personnes ont constitué un collectif…

Militarisation de la société

Du national à l’international

La militarisation de la sécurité publique est présentée comme un rempart nécessaire contre le terrorisme. Mais on s’attaque là aux conséquences, et pas aux causes. Or, la France ne s’est jamais autant engagée militairement à travers le monde, notamment au Moyen Orient, que sous les septennats de MM. Sarkozy et Hollande. Derrière le motif officiel (promouvoir la démocratie) se cachent évidemment des intérêts dits «nationaux», mais qui n’ont bien sûr rien à voir avec les intérêts du peuple français. En réalité, la France fait la guerre pour défendre quoi qu’il en coûte sa place sur la scène internationale dans un monde régit par la loi du plus fort, mais surtout pour défendre les intérêts de ses firmes et de leurs actionnaires. on est ici dans le pur business, pas dans l’humanisme.

Et il faut bien, par ailleurs, entretenir «notre» complexe militaro- industriel, «notre» principale industrie (ce qui est pour le moins loufoque de la part d’un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies, vouées depuis soixante-dix ans à l’établissement de la paix mondiale). Nos clients ? L’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte représentent à eux trois 65% de ce chiffre d’affaires mortifère. Le problème est que ces Etats ne se distinguent pas particulièrement par leur respect des droits de l’Homme, que l’Etat français se gargarise pourtant de défendre. Mais qu’importe. Dans le business, devenu le seul horizon des dirigeants, on ne fait pas de sentiment.

Ainsi, à force de déstabiliser certains pays du Moyen Orient, les livrant au chaos, et de s’allier pour de vulgaires raisons commerciales à d’autres, qui allument les mèches de la poudrière, la France a mis le pied dans un champ de mines. Le terrorisme qui la vise aujourd’hui est la conséquence directe des choix stratégiques de ses dirigeants. Mais cette «politique» est délibérée, puisqu’elle leur permet de gagner sur tous les fronts : les contrats continuent de pleuvoir et face à la «menace intérieure», la population est prête à accepter une limitation de ses libertés, ce qui permettra de mieux la contrôler quand il faudra lui imposer d’autres «réformes». Une véritable «stratégie du choc», analysée par Naomi Klein, selon laquelle des chocs sociaux sont délibérément utilisés pour permettre la mise en oeuvre de réformes majeures qui seraient impossibles en temps normal. Mais elle va encore plus loin en affirmant que si pour les capitalistes, démocratie et néolibéralisme se soutiennent l’un l’autre, l’imposition de politiques néolibérales ne s’est jamais produite sans coup d’État, élimination de l’opposition ou imposition d’un état d’urgence. Tiens… Cela ne vous rappelle rien ?

Journée d’information
sur les métiers, lycée Jeanne d’Arc
de Millau (Aveyron), 21-04-2017

«Rendez-vous, vous êtes cernés»

Mais on peut encore simplifier les choses en s’attaquant à la racine. Et quelle est la racine d’une société ? Sa jeunesse. Alors, on a inventé «l’éducation à la défense», à croire que la France serait, malgré sa «dissuasion» nucléaire, une nation constamment menacée par une invasion imminente…

L’éducation à la défense vise ainsi «à faire comprendre [aux élèves] que les militaires servent la nation. » Le dernier protocole signé fi n mai 2016 entre les deux ministères de l’Education nationale et de la Défense, concerne cette fois les enfants de l’école primaire, soumis à leur tour, après leurs aînés de collège et lycée, à cette forme très particulière d’endoctrinement militariste entrée dans les moeurs scolaires depuis maintenant plus de trente ans. Au départ, la volonté d’un ministre «socialiste» de la Défense, Charles Hernu (par ailleurs opposé à l’époque à l’abandon du projet d’extension du camp du Larzac), qui s’était mis en tête de faire de l’école l’antichambre de la caserne, quand le service militaire, alors obligatoire, suscitait une vive opposition de la part des jeunes.

Depuis cette date, «l’esprit de défense », matérialisé par des protocoles conclus par les ministères de l’Education nationale et de la Défense (1982, 1989, 1995, 2007, 2016), de droite comme de gauche, est devenu l’objectif, dans un premier temps de la seule éducation civique, avant d’élargir son domaine d’intervention jusqu’à nos jours à l’ensemble de la scolarité des élèves. Le protocole de mai 2016, reprend le principe d’origine, mais en l’élargissant de manière à en renforcer l’application. Il explique que son objectif est de «permettre aux élèves de percevoir concrètement les intérêts vitaux ou nécessités stratégiques de la nation, à travers la présence ou les interventions militaires qu’ils justifient.» on a bien lu : l’école a pour mission d’apprendre aux élèves que toutes les décisions prises par le gouvernement en matière militaire sont «justifiées». Les élèves ne doivent retenir qu’une chose : «les militaires servent la nation.»

A l’école, on ne s’interrogera donc jamais sur la paix, sur la guerre, sur la légitimité de la violence dans la résolution des conflits, sur le commerce des armes, sur les délirantes dépenses militaires. L’éducation à la défense en fait des sujets tabous. La publication de ce nouveau protocole armée-école et l’autoritarisme avec lequel il s’impose au monde éducatif ne viennent pas non plus du hasard : ils sont les symptômes d’une militarisation des questions de société bien antérieure aux attentats terroristes, utilisés comme prétexte et dont le principe consiste à faire passer la force avant la raison et le droit.

Mais aujourd’hui, sur ce «Larzac», «on» a non seulement oublié (?) le slogan du rassemblement de 1974 («Le blé fait vivre, les armes font mourir»), «on» a non seulement oublié (?) les Rencontres internationales pour la paix organisées en 1981 juste après la victoire, mais «on» accueille la Légion en échange de la «promesse» de la construction d’une… cité scolaire sur le causse.

De par son passé et son aura (même injustifiée), de même qu’il l’avait fait contre la «mondialisation » au début des années 2000, le «Larzac» était le mieux placé pour s’élever contre la militarisation de la société. Mais le problème ne l’intéresse visiblement pas : il est vrai que cette fois, il n’a rien à gagner. Alors il s’est tu… et donc rendu complice.

Les «Larzaciens» ne se sont pas seulement vendus (ce qui, après tout, ne regarde que leur conscience), mais ils ont surtout vendu un message de paix et de fraternité dont ils n’étaient pas les seuls propriétaires…

 

Gilles GESSON (correspondant de L’Itinérant sur le Larzac, membre du collectif Gardem)

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