Berthet One : de l’ombre nait la lumière…

Berthet One : de l’ombre nait la lumière…

« J’ai grandi à la Courneuve, dans le 93, dans le quartier qui s’appelle les 4000… »
C’est l’histoire d’un gamin de cité, qui fait des bêtises et qui va en prison.
C’est une histoire banale qui aurait pu s’arrêter là. À une exception près : le gamin sait
dessiner. C’est l’histoire ordinaire d’un gars extraordinaire.

Il y a une quinzaine d’années, j’ai lu pour L’Itinérant un ouvrage qui m’avait longtemps marqué : “Des fleurs en enfer” de Luc Adrian, journaliste pour notre confrère La Croix. Un ouvrage qui se passe dans le Bronx, à New York, et qui parle de lumière au milieu des ténèbres, d’espérance au sein de la souffrance humaine. Ces mots qu’on garde gravés en mémoire. Des mots qui chantent l’amour au coeur de l’oubli. Tout comme l’histoire que je vais raconter ici.

La cité des 4000…

Berthet One est aujourd’hui un graffeur et un dessinateur respecté dans le milieu de l’art et du hiphop. Quand on a la chance de le rencontrer, de voir l’une de ses peintures murales peintes à la bombe et de lire l’une de ses bandes dessinées en éclatant de rire dans une rame de métro, on est conquis par l’homme, par sa gentillesse et par l’humour piquant et non conventionnel qui ressort de son travail. Berthet grandit dans le 9-3, dans la cité des 4000 à la Courneuve. Mais depuis petit, il adore dessiner. « J’ai en moi cet amour du graffiti, du dessin et de la peinture. De l’art. J’aime dire que je suis de la génération “Club Dorothée”. À 10 ans je regarde Cabu et je rêve de dessiner comme lui plus tard. Je commence alors à faire mes propres petites bandes dessinées que j’échange avec mon frère. » Adolescent, au début des années 90, Berthet réalise ses premiers graffiti dans des endroits illégaux. « Je touche une bombe pour la première fois à 14 ans ! On va surtout tagguer sur les voies ferrées à Paris. Sauf que je sais dessiner : alors j’essaie de “dessiner” à la bombe. » À cette époque, la Seine- Saint-Denis est un terroir fertile de graffeurs authentiques de grand talent. « BBC, 93MC, The Zulu Letters, Queen Candy évoluent tous à deux pas de chez moi. Du coup, je m’y mets pour apporter ma touche personnelle, avec mon crew, les 3HC. »

Entendre aujourd’hui Berthet One p arler du graffiti tel qu’il le conçoit, qu’il le respire c’est passionnant. « Le graffiti est un art qui vit et qui est sans cesse en mouvement. Hier ce sont les taggueurs dans les terrains vagues à la bombe. Mais le temps avance et les gens évoluent, et d’autres formes d’art ce sont ajoutées à ça, de nouveaux artistes aussi, et pas forcément des artistes “de rue”. » Le graffiti est un contexte, lié à un cadre urbain, à une culture, le hip-hop, à un idéal, la recherche d’une identité. Et pour Berthet, le graffiti est aussi une technique, la bombe aérosol. Je lui demande ce qu’il pense du travail de Waleska Nomura, dont j’ai récemment parlé dans L’Itinérant [Lire L’Iti n° 1179] et qui réalise ses peintures murales à la bombe aérosol avant de les fignoler au pinceau. Pour Waleska, l’important est surtout le message qu’elle essaie de faire passer, la technique est secondaire. Pour Berthet, quand je lui demande si cela lui viendrait à l’idée de finir l’un de ses personnages au pinceau, sa réponse est sans équivoque. « Je fais du graffiti moi et ce n’est qu’à la bombe ! C’est comme si je jouais au foot et que je voulais utiliser les mains ! » L’argument est imparable. « Dans le graffiti il n’y a pas que le dessin. Il y a le lettrage et il y a la couleur ! Il y a vraiment de tous les styles. Et il ne faut pas forcément savoir dessiner, mais il faut savoir manier la couleur et savoir manier la bombe. Ça devient très technique ! »

Mais le contexte dans lequel Berthet grandit le pousse à avoir une notion déformée des priorités de la vie. Le jeune homme aime l’art, qu’il exprime à travers le graffiti et le dessin. Mais dans son monde cela n’est pas valorisé. « J’ai grandi dans un quartier, j’ai des parents normaux qui ont poussé leurs enfants à faire des études. Mais quand je vois mes potes porter des baskets de marque Nike ou Adidas, je veux aussi en porter. Et je me rends compte que je n’ai pas d’argent. » À l’école, sa passion pour le dessin n’est ni valorisée ni valorisante. Pour ses profs, être dessinateur plus tard ce n’est pas un vrai métier, et pour ses parents ce n’est pas très sérieux. Berthet fait donc le mauvais choix : Le dessin c’est beau, mais l’argent c’est tout. « Pendant que je m’amuse à mettre des couleurs sur les murs, mais copains eux s’achètent de belles voitures, s’achètent des commerces. Et je me dis le respect c’est l’oseille. » Il abandonne les études vers 18 ans. Pour lui le Bac n’a aucune valeur. « À 18 ans je gagne déjà du fric et je me dis qu’avoir le Bac c’est con. C’est bien beau d’avoir un Bac+12 mais si on ne gagne pas un rond, comme les gens que je vois dans mon quartier qui ont des diplômes mais qui travaillent au Mc Do, ça n’a pas d’intérêt ! » Berthet est condamné à 10 ans de prison pourdes braquages. Il n’en fait que 5, mais 5 ans c’est trop…

La case prison

Je n’ose pas trop interroger Berthet sur son expérience en prison. C’est pas mon rôle en tant que journaliste. Mais Berthet m’en parle et je comprends pourquoi. Il ne la cache pas, il aime en “jouer” de cette période de sa vie. Cela étoffe même le personnage, l’artiste. « J’ai ce côté mec de quartier », dit-il avec un sourire. L’homme a fait des études de Communication et jouer de son image est important. Mais il n’y a pas que ça, il n’y pas que l’image, que la Com’. La prison lui donne une seconde chance. Dès le premier jour il réalise que ce n’est pas sa place. « Je suis à Bois d’Arcy, dans le 78, et la plupart des mecs qui sont là je les connais ! Je demande à faire un rapprochement familial, j’arrive à Nanterre, et je remarque qu’encore une fois, 70% des mecs qui sont là je les connais aussi ! » C’est le déclic. « J’ai l’impression qu’on n’est bon qu’à ça ! On a tous les mêmes destinées, ce sont des photocopies de moi ! »

Berthet oeuvre pour préparer sa libération. Il reprend ses études, passe le Bac et un BTS en Communication. « Je n’ai que ça à faire. Je suis dans les meilleures conditions pour taffer et j’obtiens des bons résultats. » Mais en cours il s’ennui. Et par ennui il dessine. « Je caricature mes potes qui ont du mal à faire leurs devoirs, je les dessine en train de s’arracher les cheveux avec une bulle qui dit “2+2 ça fait combien déjà ?” » Il leur montre ses dessins, on rigole, les réactions enthousiastes sont unanimes. Mais Berthet n’y croit pas, les mots de ses profs à l’école, les conseils de ses parents à la maison, ont la peau dure : le dessin c’est pas sérieux.

Et pourtant…

C’est en prison que Berthet se découvre réellement en tant qu’artiste. Et paradoxalement, c’est derrière les barreaux qu’il assume enfin son talent, qu’il se libère. Un jour, un surveillant passe dans sa cellule. En partant, il le voit en train de dessiner. Et spontanément, il l’encourage. Berthet se méfie. « C’est le surveillant, moi je suis le détenu, je n’ai pas trop envie de créer des liens d’affinité, on n’est pas censé être copains. » Le surveillant lui demande de lui faire un dessin pour son prochain passage. Berthet presque pour s’en débarrasser, accepte. Il accepte sans réaliser que cette rencontre va casser les codes et ouvrir des perspectives. « Je lui fais un dessin dans lequel je me représente debout dans la cellule, les bras croisés, en mode hyper fier, et le surveillant à mes pieds, à genoux, en train de pleurnicher, avec une bulle qui dit “Stp, Berthet, fait-moi un dessin !” » Le dessin n’a pas l’effet imaginé, Berthet pense être envoyé au mitard. Mais il a tort. Le surveillant éclate de rire et garde le dessin. « D’habitude mes dessins je les donne plus à mes potes, pour une occasion spéciale, un parloir, un anniversaire. Et là c’est un surveillant qui me le demande, et qui le montre à tous ses collègues ! » Son trait, son style, son univers et son humour commencent à faire le tour de la prison. Les profs et les surveillants en entendent parler.

L’ombre est devenue lumière

Au sein de la prison, les dessins de Berthet One cheminent et se font présents. On en parle, on en demande, on les accroche sur les murs. Le dessin tient compagnie. Un jour, son professeur de dessin en encadre quelques uns et les expose à l’extérieur. Ils plaisent, ils s’en vendent. C’est inattendu pour Berthet. « Je restais en prison mais mes dessins eux ils pouvaient sortir ! » Une belle métaphore du sens qu’on peut donner à la notion d’“évasion”. Et c’est dans ce contexte qu’en 2009, Berthet participe au concours “Transmurailles”, réservé aux détenus, qui a lieu durant le Festival de la bande dessinée à Angoulême. Angoulême marque un tournant : Berthet gagne le concours. Les éditeurs commencent à le remarquer, mais Berthet attend d’être libre pour signer tout contrat. Il veut surtout s’organiser, préparer sa sortie : Il se choisit un manager et une avocate. « J’ai grandi dans un quartiers avec des mecs qui ont un talent et qui ont su l’exploiter parce qu’ils ont su s’organiser. »

Liberthet !

Berthet sort de prison en 2010, avec ses planches de dessins sous les bras. Dans la foulée il prépare une première expo rue du Faubourg Saint-Honoré, à deux pas des Champs Elysées. Mais l’artiste ne veut pas être perçu comme un ancien taulard devenu artiste. Il met peu à peu en place un concept simple mais essentiel : l’art est universel. « Sur papier, je suis foutu. Je suis un noir, je n’ai jamais taffé de ma vie, j’ai fait de la prison. Mais l’art est fait pour tout le monde. Ce n’est pas fait seulement pour les personnes qui habitent les VIIIème et XVIème arrondissements. On peut très bien être beur, black, chinois, indiens, peu importe la religion, et apprécier l’art, être artiste, aller au Louvre, rentrer dans une galerie. » L’artiste sait transcender ses erreurs passées et il en tire une force incroyable. « J’ai fait un mouvement d’aïkido. C’est parce que je viens de quartier que j’ai les idées que j’ai. C’est par mon passage en prison que j’ai sorti une oeuvre. » Il publie ainsi sa première bande dessinée, “Évasion : Journal d’un condamné”. Le titre joue sur l’ambivalence : l’évasion du détenu qui dessine en cellule est une évasion artistique, psychologique et intime.

Berthet crée en 2011 une association, “Makadam”, dont le but est de sensibiliser les détenus à leur future réinsertion par le biais de l’art. « Pour tordre le cou aux préjugés, j’ai crée un partenariat avec le Ministère de la Justice. Chaque mois, je retourne dans une prison et je raconte mon parcours à des détenus. Derrière les barreaux il y a de vrais artistes, des personnes qui ont des choses à dire, notamment par le biais de l’humour, mais pas seulement… » Selon Berthet, ces artistes ne doivent pas rester méconnus, frustrés et éloignés du regard extérieur. L’association développe son action de prévention et de sensibilisation dans les écoles et les médiathèques afin d’insuffler aux plus jeunes le goût de l’art sous toutes ses formes. « Je leur apprends à réaliser une planche de BD, à les faire dessiner mais surtout à penser et à écrire une histoire. Certaines personnes n’en ont pas écrit depuis très longtemps, si ce n’est des petits textos, des sms, et ça se ressent sur leurs écrits. Il y en a qui se rendent compte qu’ils ne savent peut-être pas très bien dessiner, mais ils écrivent. Ils ont chacun un don, un talent, un pouvoir qu’il faut savoir utiliser. Il y a des gens qui ne sont pas doués pour dessiner, encore moins pour écrire, mais dans leur façon de parler ce sont des comédiens, des politiciens, des profs. Il faut savoir exploiter son bon potentiel. » Les participants, jeunes ou détenus, voient leurs oeuvres valorisées, une exposition est organisée à l’issue de chaque atelier.

Dessiner aujourd’hui l’avenir…

Berthet est une boule d’énergie, ça foisonne dans la tête. Il se voit déjà à 10, 15 ans plus tard. L’imagination rend l’action possible… Il veut avancer, non pas en tournant la page au passé mais en ouvrant de nouveaux univers à son talent d’artiste. « Mes prochaines BD ne parleront plus de cités et de prisons. Je suis de la génération Cabu, je l’ai rencontré, il m’a fait la préface de ma deuxième bande dessinée. Je suis quelqu’un qui est au fait de l’actualité et j’ai écrit une BD pour les gamins, en changeant mon style de dessin, sur la Déclaration des Droits de l’Homme expliquée aux enfants. De part mes origines africaines, un jour j’amènerai des gosses en Afrique, car ils oublient qu’ailleurs c’est bien pire qu’ici. Tout cela c’est en rapport avec le milieu scolaire et artistique. Ce sont des projets que j’ai à long terme mais ça se peaufine maintenant. »

C’est à travers le dessin, que Berthet One retrouve réellement la liberté… Sa “liberthet“ : l’épanouissement à travers l’art. L’épanouissement de soi, mais aussi l’épanouissement des autres. L’homme est une fleur qui a poussé à l’ombre d’un mur en se tournant vers la lumière, vers l’Autre.

Marie Aschehoug-Clauteaux

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