Erdogan envoie ses janissaires en Libye

Erdogan envoie ses janissaires en Libye

La proclamation de la République turque laïque, fondée le 29 octobre 1923 par Mustafa Kemal Pacha dit Atatürk sur les décombres de l’Empire ottoman et l’abolition le 3 mars 1924 du califat, n’étaient pas du goût des courants islamistes en Turquie et dans le monde arabo-musulman. Depuis, ces mouvements panislamiques ne laissaient aucune occasion pour dénoncer cette « trahison », particulièrement en Égypte, dans le continent indien.

La Confrérie des Frères musulmans fondée en 1928 par l’Égyptien Hassan al-Banna, bien qu’interdite quelques années plus tard par le roi Farouk, a été le plus virulent promoteur du retour du système califal en terre d’islam, en dépit du fait qu’aucune référence au califat n’est mentionnée dans le Coran et qu’il n’est donc pas consubstantiel à l’Islam.
Les islamistes turcs dirigés depuis 2002 par Erdogan ont certes déclaré, takiyya oblige, que l’héritage républicain et séculier d’Atatürk ne sera pas abandonné. Il s’agit cependant d’un pur stratagème puisque cet « héritage » ne cesse d’être vidé de son contenu, particulièrement en ce qui concerne la séparation de l’État et de la religion et l’islamisation rampante du contenu de l’enseignement.
Depuis 2018, avec l’instauration du régime présidentiel, Erdogan se comporte comme un nouveau sultan ottoman. A peine investi, il proclame que « la République de Turquie, tout comme nos États précédents qui sont une continuation les uns des autres, est aussi une continuation des Ottomans ». Et de poursuivre : « Bien sûr, les frontières ont changé. Les formes de gouvernement ont changé… Mais l’essence est la même, l’âme est la même, même beaucoup d’institutions sont les mêmes.»
Parmi ces institutions inspirées de l’Empire ottoman, Erdogan ressuscite aujourd’hui, sous une autre forme, la milice des célèbres janissaires, formée d’esclaves européens et de prisonniers de guerre, une sorte de garde prétorienne de la dynastie ottomane. Ce corps militaire, connu pour sa cruauté, était devenu avec les ans une menace pour le régime qu’il était censé protéger. Le sultan Mahmoud II l’avait en son temps aboli (1826), liquidant 7000 janissaires à Istanbul et 120 000 dans le reste de l’empire !
Malgré ce massacre, le recours des ottomans aux mercenaires et aux supplétifs pour accomplir les sales besognes est resté une tradition chez les sultans, et plus tard chez les turcs nationalistes. Ainsi entre 1894 et 1896, les supplétifs de l’Etat turc sont utilisés contre les minorités de l’empire. En réponse aux revendications des Arméniens réclamant des réformes et une modernisation des institutions, le sultan Abdul-Hamid II, en fait massacrer 200 000 à 250 000 avec le concours de ses supplétifs kurdes. A leur tour, ces derniers seront réprimés, massacrés et leur identité culturelle effacée.
Les nationalistes (Jeunes Turcs) ne sont pas en reste. Ils perpétuent des génocides ou des nettoyages ethniques contre les Arméniens, les Assyro-Chaldéens ou Pontiques (grecs orthodoxes de la province du Pont, sur la mer Noire) et les minorités grecques.
Avec la guerre contre la Syrie en 2011, Erdogan, avec l’argent qatari, a instrumentalisé les Frères musulmans syriens pour détruire l’État syrien trop séculier à son goût et aussi ce qui ressemblait à un état sous Kadhafi.
Dans les zones que ses troupes occupent en Syrie (régions d’Idlib, Alep et zone frontalière du Nord-Est), Erdogan utilise les brigades fréristes et islamistes ainsi que des minorités ethniques turcophones (Turkmènes) et des islamistes chinois (Ouigours) pour y maintenir, avec cruauté, l’ordre et organiser le pillage des ressources (pillage des usines, vol du pétrole, des céréales …).
Dans sa fuite en avant pour sauver le gouvernement libyen fantoche de Faïez el-Sarraj, avec qui il vient de signer des accords d’exploration pétrolière et de défense contraires au droit international et aux résolutions du Conseil de sécurité de l’Onu, l’armée turque enrôle, et parfois de force, des mercenaires islamistes syriens ou autres, qui combattent l’Etat syrien depuis 2011, pour les transporter depuis les territoires syriens qu’elle occupe vers Misrata, fief des Frères musulmans libyens et égyptiens, et Tripoli.
Malgré le tollé en Libye même, et sur le plan régional et international contre cette ingérence flagrante, Erdogan n’en démord pas. Il annonce le début du déploiement de troupes turques, suivant en cela le feu vert que lui a donné un parlement aux ordres dominé par les islamistes. Il précise dans divers entretiens aux médias turcs que « La mission de nos soldats là-bas est la coordination. Et c’est ce qu’ils font en ce moment, au sein d’un centre de commandement. Un de nos lieutenants-généraux sera à la tête de ce centre de commandement… » Il reconnaît aussi implicitement : « Nous aurons aussi d’autres équipes sur place en tant que forces combattantes. Mais nos soldats n’en feront pas partie. » Comprendre : ce sont les mercenaires de l’opposition armée syrienne à la solde de la Turquie – mais qui est soutenue également par les pays occidentaux (France, Royaume-Uni, États-Unis…) – qui vont servir de chair à canon. Comble du cynisme, l’ambassade des États-Unis à Tripoli a dénoncé dans un communiqué, rapporté par RFI, les « interférences étrangères » en Libye, et « l’arrivée de combattants syriens soutenus par la Turquie ». !
Gesticulations ? Guerre psychologique ? Intox ? Tout laisse à penser que malgré ses fanfaronnades, Erdogan est en train de perdre la partie en Libye. Ses protégés islamistes qui contrôlent le gouvernement de Sarraj sont en perte de vitesse. Le territoire qu’ils contrôlent se réduit comme peau de chagrin. La chute de Syrte, verrou stratégique qui contrôle l’accès à Misrata, au moment même où le ministre des Affaires étrangères turc, précédé par Serraj, était reçu à Alger, est le signe que les dés sont jetés. Affaibli et assiégé, le gouvernement de Sarraj est acculé à négocier une sortie honorable mais en position de faiblesse. Mais une sortie quand même. Et ce ne sont pas les néo-janissaires syriens d’Erdogan qui vont changer la donne.

Source : Majed Nehmé, Afrique Asie