L’île des esclaves oubliés

L’île des esclaves oubliés

Tromelin : un droit universel s’expose au Musée de l’Homme jusqu’au 3 juin 2019.

Parti de Bayonne le 17 novembre 1760, l’Utile, un navire de la Compagnie française des Indes orientales s’échoue le 31 juillet 1761 sur l’île de Sable (aujourd’hui île de Tromelin), un îlot désert de 1 km² au large de Madagascar. Il transporte 160 esclaves malgaches achetés en fraude, destinés à être vendus à l’île de France (l’île Maurice actuelle). L’équipage regagne Madagascar sur une embarcation de fortune, laissant 80 esclaves sur l’île, avec la promesse de venir bientôt les rechercher. Ce n’est que quinze ans plus tard, le 29 novembre 1776, que Jacques Marie de Tromelin, commandant la corvette La Dauphine, jette l’ancre près de l’îlot et sauve les huit esclaves survivants : sept femmes et un enfant de huit mois.

Le parcours de l’exposition
La présentation de l’exposition « Tromelin, l’île des esclaves oubliés » au Musée de l’Homme correspond à la dernière étape de l’itinérance de cette exposition. Suite au succès à Nantes avec 50 000 visiteurs, elle a également pu être appréciée à Lorient comme à Bordeaux, Tatihou, Musée départemental de la Manche ou encore à Bayonne, par un total de 178 000 personnes. Composée d’un plus grand nombre d’objets originaux et de multimédia le parcours se subdivise en 3 parties :
• une partie historique aborde la traite négrière et la navigation dans l’océan Indien au XVIIIsiècle, les histoires croisées des Malgaches et des Français jusqu’au naufrage du navire l’Utile à Tromelin ;
• une partie archéologique se concentre, d’après les informations obtenues lors des fouilles opérées par l’Inrap, le Gran et des chercheurs du Muséum, sur les conditions de survie, de vie et aussi de mort des naufragés sur l’îlot. Les visiteurs pourront découvrir les traces de leur alimentation, de leur artisanat et de leur organisation sociale, jusqu’à leur sauvetage ;
• une partie mémorielle resitue l’événement dans l’histoire des mentalités et celle de l’esclavage. Cette nouvelle version de l’exposition adaptée par le Musée de l’Homme se distingue par un apport d’objets originaux et par la mise en valeur de recherches récentes, encore inédites, réalisées par le Muséum national d’Histoire naturelle.
Soucieux de faire le lien entre l’Histoire et le présent, le Musée de l’Homme conclut l’exposition par un questionnement sur l’esclavage dans le monde actuel. Les visiteurs retrouveront une sélection d’articles de presse récents sur la question ainsi qu’une installation artistique contemporaine de Sylvain Savoia, auteur de bande dessinée « Les esclaves oubliés de Tromelin » (Aire libre, 2015). Cette installation illustrera l’article 4 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Contexte historique
• La compagnie des Indes et la guerre de 7 ans
Aux XVIe et XVIIe siècles, le développement des échanges avec les colonies d’outre-Atlantique et des Indes orientales représente un enjeu majeur pour les puissances européennes. Elles investissent massivement dans la construction et l’armement de navires, comme la France qui fonde en 1664, sur initiative de Colbert, la Compagnie française des Indes orientales, une association de négociants ayant obtenu de Louis XIV le monopole du commerce entre la France et l’Asie.
Des violents conflits internationaux pour l’hégémonie sur les mers ne tardent à s’en suivre, atteignant leur pic lors de la guerre des Sept Ans (1756-1763) qui voit le royaume de France, l’Archiduché d’Autriche et leurs alliés s’opposer à la Grande-Bretagne et à la Prusse sur de nombreux théâtres d’opérations : Europe, Amérique du Nord, Inde… C’est dans ce contexte mouvementé que l’Utile, un navire de la Compagnie des Indes, fait naufrage en 1760 avec sa cargaison de marchandises et d’esclaves sur l’île de Tromelin.
Abbé Rochon, astronome de la Marine royale, dénonce le refus des autorités de secourir les Malgaches (entre 1760 et 1775).

 Une enquête haletante
Cette exposition a l’ambition d’évoquer une page importante de l’histoire maritime, ainsi que la question de la traite et de l’esclavage dans l’océan Indien, illustrées par ce naufrage et ses rescapés malgaches qui tentèrent de survivre pendant près de quinze années sur cet îlot inhospitalier. L’exposition rendra également compte des efforts conjoints du Gran, de l’Inrap avec le concours de plusieurs chercheurs du Muséum national d’Histoire naturelle pour mener des fouilles terrestres et sous-marines sur l’île. L’étude de ce naufrage et de la vie des rescapés a fait l’objet d’une recherche pluridisciplinaire, afin d’élucider les circonstances du drame et de documenter au mieux les conditions de vie des survivants.
Quatre missions archéologiques ont été menées conjointement par le Gran et l’Inrap entre 2006 et 2013. La première a mis au jour une partie de l’habitat des esclaves et des objets de la vie courante, fournissant les premiers éléments de réflexion sur les conditions de survie. Trois bâtiments ont été découverts lors de la mission de 2008.
Ils mettent en évidence une zone de vie avec de nombreux ustensiles et des restes de faune consommée (essentiellement des sternes et des tortues). Les restes de deux corps humains ont également été exhumés. Les missions de 2010 et 2013 ont confirmé la présence d’une sorte de hameau comprenant une douzaine de bâtiments, groupés autour d’une cour centrale.
Les recherches effectuées ont nécessité une équipe pluridisciplinaire, dépassant le dialogue entre sources historiques et vestiges archéologiques : géomorphologue, anthropologue, archéozoologue et ornithologue.
Tromelin est un rare exemple de fouilles sous-marines et terrestres simultanées. Cette approche était indispensable : c’est en effet avec les débris du bateau que les naufragés ont fabriqué les objets de leur vie quotidienne (outils et ustensiles de cuisine). Avec du bois flotté, ils ont alimenté un feu et construit par deux fois des radeaux pour tenter de fuir l’îlot.
Au-delà, Tromelin forme un champ d’études particulier. Il s’agissait d’analyser les vestiges du séjour d’un nombre déterminé d’individus pendant une durée connue, sur un espace restreint et parfaitement délimité. L’étude des productions d’objets et de déchets, et de l’impact sur l’environnement du séjour des naufragés constitue un laboratoire archéologique unique.
Rens. sur www.mnhn.fr/

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